C’est une claque douce, mais inoubliable. En ouverture de la dernière journée des Inouïs du Printemps de Bourges, le duo Genre Genre a offert un moment suspendu, entre fragilité assumée et puissance lumineuse. Elles ne sont peut-être pas reparties lauréates, mais elles ont touché juste, là où la musique fait mal et fait du bien à la fois.

Le soleil pointait à peine son nez ce samedi 19 avril en début d’après-midi à Bourges, mais dans la salle, c’est une autre lumière qui s’est levée. Une lumière intérieure, celle qui éclaire les failles, les souvenirs, les absences et les renaissances. Sur scène, le duo Genre Genre nous a embarqués dans un voyage d’une rare intensité, mêlant folk éthérée, harmonies profondes et textes habités. De cette première rencontre, il reste des frissons, des silences remplis, et l’évidence d’un lien fort avec leur amie Constance, disparue voilà six ans, mais toujours là, en filigrane dans chaque accord, chaque souffle.

Juno Six, comme un hommage, comme un point de départ. Alors, forcément, on avait envie de prolonger ce moment, de poser des mots sur ce qu’on avait ressenti durant leur prestation pour les inouïs. Voici ce qu’elles nous ont confié, quelques heures après leur passage marquant.

Le duo Genre Genre sur la scène du 22 Ouest pour les iNOUïS du Printemps de Bourges, le 19 avril 2025.

J’ai assisté à votre performance tout à l’heure, c’était une belle découverte. J’ai vraiment apprécié le show. Alors, on commence avec une première question : est-ce que c’était la première fois que vous candidatiez aux Inouïs ? Vous connaissiez déjà ?

Eli : On avait déjà postulé une première fois, lors de la première année de création de notre groupe. Donc, oui, la première fois qu’on a candidaté aux Inouïs, on venait tout juste de lancer le projet. À ce moment-là, on n’avait même pas encore sorti notre EP. C’était vraiment les débuts. L’année suivante, on n’a pas repostulé. On nous avait dit qu’on pouvait, mais en réalité, on n’était pas disponibles.

Kim : Tu étais en mission…

Eli : Voilà, donc tout simplement ça ne s’est pas fait. Et puis cette année, après un tremplin à Paris, Seul(s) en Seine, organisé en partenariat avec le réseau MAP Giraffe et France Travail, on a rencontré beaucoup de professionnel·les du milieu musical. C’était la première fois qu’on se confrontait à ce type de retour. On s’est demandé sérieusement où on voulait aller avec le projet. On a envie d’en vivre, de le partager le plus possible. Donc on s’est dit : « ok, cette année on postule ».

On a senti un vrai soin apporté à notre présence ici. Kim

Et cette semaine de résidence avant le concert, comment vous l’avez vécue ?

Kim : C’était incroyable, très intense, mais aussi très beau. Tous les artistes étaient formidables, l’équipe accompagnante super chaleureuse. On a senti un vrai soin apporté à notre présence ici. On est très reconnaissant·es.

Eli : C’est ce que je disais tout à l’heure : on avait l’impression d’être dans une grande famille bienveillante. C’était vraiment très positif.

Revenons un peu à la genèse de votre projet. Comment est né Genre Genre ? Et pourquoi ce nom ?

Kim : Avec Eli, on avait un autre projet musical auparavant, qui s’appelait Paper Boat Sailors. On était quatre dans ce groupe. L’une des membres, une très bonne amie à nous, est décédée en 2017. Pendant cette période de deuil, Eli et moi avons vécu des choses très différentes, mais aussi très connectées. On s’est mis à refaire de la musique ensemble, en vivant dans la même maison. Ça a pris tout son sens.

Petit à petit, on s’est rendu compte qu’on avait une manière assez particulière d’interagir sur scène, avec le public. Ce que vous n’avez pas pu voir là, parce que le format était plus court, c’est qu’on essaie vraiment de créer du lien à travers la vulnérabilité. Notre mission, c’est ça : permettre au public d’accueillir sa propre vulnérabilité collectivement. Quand on met de côté les différences, il se passe quelque chose de très beau, qu’on peut garder avec soi après le concert.

Eli : Et pour le nom Genre Genre, à ce moment-là, on était en pleine quête identitaire. On n’avait pas encore posé le mot « non-binarité ». Mais on savait que ce qu’on était, c’était « genre genre ». Il y a un aspect de fierté et de représentation dans ce nom. Dans nos textes, on parle du deuil, d’un voyage à vélo, de choses très personnelles. Mais on essaie de transmettre quelque chose d’universel.

Comment définiriez-vous votre style musical ? On parle de « dream folk intime et puissant ».

Kim : C’est toujours difficile à catégoriser. Avec Eli, on n’a jamais cherché à rentrer dans une case. On compose ce qui nous fait vibrer. Aujourd’hui, on parle de dream folk, de synth pop parce qu’on a des synthés, des guitares acoustiques… mais peut-être que demain, ça évoluera. On finira peut-être par inventer notre propre étiquette.

« Juno Six, c’est elle. « Juno » pour le film qu’elle adorait, et « Six » pour les années qu’il nous a fallu avant de refaire de la musique. » Eli

Votre premier EP, Juno Six, est sorti l’an dernier. On le présente comme une célébration de la diversité et un hommage au passé. Ce passé, c’est votre amie ? Ou quelque chose de plus large ?

Eli : C’est tout ce qui a démarré avec Genre Genre, donc oui, en lien avec Constance. On a eu l’impression qu’elle était toujours là avec nous. Juno Six, c’est une référence à elle. « Juno », parce que c’était un de ses films préférés. Elle adorait chanter « Anyone Else But You » des Moldy Peaches. Et « Six », parce que c’est le nombre d’années qu’il nous a fallu pour refaire de la musique et créer ce projet.

On sent que c’était une quête personnelle aussi…

Eli : Oui. J’adore voyager à vélo. Un jour, j’ai senti qu’il fallait que je parte, seule. C’était la première fois. Et je me souviens de ce moment, à côté du vélo, avec cette peur, mais aussi cette envie. À ce moment-là, j’ai appris que mon arrière-grand-père avait rénové le Pont du Gard. Je suis partie le redécouvrir avec un regard neuf, c’était très spirituel. Une chanson est née de cette expérience, et ça m’a profondément bouleversée.

En général, l’une de nous vit une expérience forte, en parle à l’autre. On partage cette intimité, et la création suit. C’est un processus très fluide. Eli

Quand une chanson est si personnelle, comment travaillez-vous à deux ? Comment vous mettez en musique tout ça ?

Kim : C’est assez naturel. Je me rappelle quand Eli m’a envoyé les paroles de « Here Comes the Light ». Je n’étais pas là au moment du voyage, donc je ne vivais pas la même chose. Mais il y a un vrai respect mutuel. L’un·e apporte quelque chose, et l’autre compose autour. Et puis ça vibre à deux. Ça sublime l’histoire et ça devient presque collectif.

L’une de vous est plus sur les paroles, l’autre sur la musique ?

Eli : Pas vraiment. En général, l’une de nous vit une expérience forte, en parle à l’autre. On partage cette intimité, et la création suit. C’est un processus très fluide.

Vous jouez de plusieurs instruments. Comment ça se passe ? C’est intuitif ou très réfléchi ?

Kim : On est autodidactes. J’aimerais avoir un hangar rempli d’instruments. Ce serait le rêve ! Mais concrètement, tout doit tenir dans la voiture… À un moment, Eli a eu envie d’apprendre le violoncelle, donc elle en a acheté un. Voilà.

Eli : C’est vrai. Et pour le clavier, par exemple, on marque les touches, on ne connaît même pas toutes les notes. C’est comme ça.

Et l’alternance entre français et anglais, dans vos chansons ?

Kim : Pour moi, l’anglais me permet de me cacher un peu. Je suis plus touchée par la mélodie que par les paroles. Donc ça me convient mieux. Le français, c’est trop vulnérable parfois.

Eli : Moi, j’écris en français parce que c’est comme ça que je m’exprime naturellement. Il y a une chanson, « Le chemin de notre vie », qui est un poème de mon arrière-grand-père. J’avais envie de l’honorer après le décès de ma grand-mère, alors je l’ai mis sur l’EP.

Est-ce qu’il y a un morceau de l’EP qui a été particulièrement difficile à sortir ?

Eli : Pas un plus qu’un autre, mais pour le co-arrangement, oui.

Kim : On a fait appel à un ami musicien pour co-arranger l’EP. Il a tout de suite compris ce qu’il manquait, notamment sur « Delicate Délicate». Il a mis le doigt sur ce qu’on n’arrivait pas à formuler. On a travaillé toutes les chansons avec lui. Il y a juste « Here Comes the Light » qui a demandé plus d’allers-retours.

Vous avez eu le temps de voir d’autres concerts ici ? Des coups de cœur ?

Eli : Oui, on a un top 32 ! Mais Gilda, c’était un vrai coup de cœur. C’est original, maîtrisé, très touchant.

Kim : Alex Montembault, pour sa sublime voix. Sueïlo, j’ai trop dansé ! Nord/Noir, avec des textes engagés. Tedaak, très fort aussi, militant mais subtil.

On va rentrer en pré-production, enregistrer de nouveaux morceaux. Cette fois, on va enregistrer en studio. L’EP a été fait dans notre chambre ! On veut marquer une étape.

Kim

Votre EP est sorti il y a presque un an. Quelle suite pour Genre Genre ?

Kim : On va rentrer en pré-production, enregistrer de nouveaux morceaux. Cette fois, on va enregistrer en studio. L’EP a été fait dans notre chambre ! On veut marquer une étape. On va aussi tourner. On a gagné un autre tremplin, Trans 7.0, et on a des dates cet été.

Et sur le plan économique, arrivez-vous à vivre de votre musique aujourd’hui ?

Eli: C’est tout nouveau. Kim est intermittente depuis janvier, moi je vais entrer dans ce parcours. On y croit. On sait que c’est dur, mais on espère que ça va tourner.

Kim : On a eu la chance d’être repéré·es par une pro de Blue Line Productions, qui nous soutient. Aujourd’hui, ne pas avoir de partenaire, c’est difficile. Avoir des soutiens, c’est essentiel. Le nerf de la guerre, c’est la trésorerie, clairement.