En cette soirée de novembre, à quelques minutes de nous présenter son projet Kloahk sous une forme nouvelle « piano / voix / électro-set indus » sur la scène de l’Atomic Cat Bar (Paris), Paul Prevel nous a offert, en guise de réponses à nos questions, de jolies histoires faites de rencontres, d’enthousiasme et de passion.

Tout est parti d’une phrase que j’ai lancée sans réfléchir (c’est tout moi, ça) à celui qui m’a tellement inspirée par son écriture que j’y ai puisé l’élan de me replonger dans la rédaction régulière de quelques assemblages de mots inspirés par la musique : Pierre Sopor de Verdammnis Magazine. Trois mois avant la date, j’ai dit : « Tiens, si on faisait une interview de Paul pour Kloahk ensemble à l’occasion de son concert du 29 novembre à l’Atomic ?! ». Quelques heures plus tard, cette proposition m’est apparue difficilement réalisable et j’ai jugé plus prudent de la laisser s’évaporer jusqu’à ne plus y penser. Deux jours et demi avant l’évènement, Pierre revient vers moi : « Paul est partant pour l’interview ! » déclenchant chez moi un parfait mélange de panique et d’exaltation. Voilà comment on se retrouve à trois personnes (Maxine de Verdammnis Magazine est venue compléter la liste de nos questions) pour interviewer un seul artiste et pas des moindre, puisque Kloahk est dans le top 3 des artistes que j’ai le plus écouté au cours des deux dernières années. De cette idée saugrenue résulte une discussion particulièrement riche et détaillée avec Paul Prevel, cette belle personne dont les talents multiples restent encore bien trop confidentiels à notre goût. Nous avons fait le choix de proposer chacun.e notre vision d’un même temps d’échange, la version de Pierre et Maxine est à retrouver sur Verdammnis Magazine. Nous vous conseillons l’EP V E R S O 3 de Kloahk (chronique) en fond sonore pendant que vous savourerez le moment de partage relaté ci-dessous.
Les questions sont respectivement de P (Pierre), M (Maxine) et J (Julie Zyblynn).

J : Peux-tu nous présenter Kloahk, l’univers, le concept, en quelques mots ? 

Paul : Kloahk, c’est la vision anachronique d’un personnage dans une cassette vidéo qui a été abandonnée à cause de la technologie qui a évolué trop vite. On va dire que c’est la proto-IA qui est restée figée sur une bande chromatique et qui cherche à s’exprimer comme étant encore en vie. 

J : Quel élan t’a poussé à te lancer dans un projet personnel après avoir officié, et c’est toujours le cas d’ailleurs, comme musicien dans plusieurs groupes ? 

Paul : J’ai toujours eu envie de faire des projets personnels. Je dirais que les côtés artistiques des groupes dans lesquels j’ai joué auparavant, à savoir Loki Lonestar, Tricksterland, et même ma participation à Shaârghot, tout cela m’a donné envie de faire évoluer un projet avec un concept plus développé. Je remercie ces gens-là, ils m’ont ouvert l’esprit sur beaucoup de choses. J’ai toujours eu envie de faire un projet assez visuel, quand j’étais au collège, j’ai été très inspiré par des projets comme Slipknot, j’adorais tous les projets qui étaient très visuels et d’un point de vue sonore très puissant, et j’ai toujours cherché à avoir mon truc à moi, mon truc qui me représente.

J : Sur scène, tu soignes particulièrement l’univers, le visuel, les membres du groupe sont maquillés en blanc fantomatique, des images sont projetées sur des écrans de télévision en avant de la scène, les lumières accentuent l’esprit vaporeux. Je crois savoir que tu programmes toi-même les lumières qui se déclenchent au rythme de la musique pendant le set. C’est important pour toi qui es technicien lumière, d’assurer cet aspect du show par toi-même ?

Paul : Bien sûr, c’est important !! Quand on essaie de créer un projet immersif, c’est important d’avoir le contrôle sur tous les sens entre guillemets, le toucher, le goût, l’odeur, la vue, et le son. Il faut avoir le contrôle sur tout !! Le plus important, c’est que le public soit plongé dans l’univers à 300% !! C’est pour ça qu’il faut jouer avec le lieu si on peut, choisir ses lumières, jouer avec quand on peut, avoir la main sur le son, avoir la main sur les sonorités. Tout est un travail de textures, il faut faire ressentir le projet dans ses moindres détails, par tous les sens possibles, en tout cas le maximum !!

Kloahk sur scène Release Party de V E R S O 3 octobre 2024
©DBS
Kloahk sur scène Release Party de V E R S O 3 le 24 octobre 2024
©DBS

J : On comprend facilement dans quelle mesure les sens de l’ouïe et de la vue sont impliqués lors du show. Pour le toucher, le goût et l’odeur, ça paraît un peu moins évident, de quelle manière estimes-tu que ces trois derniers sont stimulés, du côté du public, à travers un show de Kloahk ? Envisages-tu de les impliquer davantage au cours de l’évolution du projet ? Si oui, comment comptes-tu t’y prendre ?

Paul : C’est simple, je n’ai pas encore trouvé comment… Mais j’ai déjà senti l’odeur des disqueuses d’un groupe d’indus qui m’ont immédiatement fait me sentir chez moi quand j’ai pu ressentir cette odeur à d’autres de leurs concerts. Pareil pour la pyrotechnie des guitares de Bruno dans Shaârghot, le public doit forcément associer cette odeur au groupe et sentir un petit quelque chose dans la tête qui fait que « OH !! Cette odeur !! Mais oui ! Je me sens bien ici !! ». (NDLR : lors des concerts du groupe Shaârghot, l’un des personnages utilise une guitare spécifique capable de produire des étincelles pendant qu’il joue, à un moment précis du show). Je suppose que ça devait être pareil avec l’encens de Ghost quand ils faisaient des salles de taille raisonnable… 

On n’en parle pas tant que ça , mais il y a beaucoup d’artistes avec lesquels j’ai pu travailler en tant que technicien qui brûlent un bâtonnet d’encens avant l’entrée publique ! Ça peut ressembler à quelque chose proche de la superstition, mais non. C’est juste s’approprier les lieux à travers un sens supplémentaire… Je pense que cette piste ne doit pas être négligée quand on a un projet qui joue sur l’univers qu’on cherche à mettre en scène (pitié… ne montrez pas ce que je viens de dire à des groupes de grindcore…). Pour mettre ça en place dans Kloahk, à ma façon je veux dire… J’ai bien une petite idée, mais à voir… Quand j’étais plus jeune, il y avait ces machines à fumée pour la scène, dans lesquelles on pouvait verser des arômes… Je ne sais pas, je vais me pencher là-dessus .

P : Quand tu as un univers visuel comme ça très prononcé que tu essaies de faire vivre sur scène, à quel point l’ingé lumière, finalement, est plus important que l’ingé son ? Ce qui peut sembler paradoxal, parce que ce qu’on fait, à la base, c’est du son. 

Paul : Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il y a presque ce côté 50-50. Le son, évidemment !! S’il n’y a pas de son, il n’y a pas de show. Visuellement, j’ai l’impression qu’on rentre plus facilement dans l’ambiance d’un concert quand on a ce flash qui intervient au bon moment, qui est très immersif !! Ça peut paraître bête, mais le son, il te frappe, mais la lumière aussi te frappe !! Et quand on va voir un concert, on regarde tous dans la même direction et on a envie d’être frappé par une puissance quelconque où on se dit « Waouh ! C’est là ! ». Pareil, jouer avec la pénombre, jouer avec la force, c’est très important !! C’est pareil que de la musique, en fait, la lumière quelque part, les deux sont importantes !! 

P : Oui, et puis quelque part, n’importe quel ingé son va te faire un son. On va entendre ce que tu fais, alors que les lumières, on ne va pas forcément entendre l’univers. 

Paul : Parce qu’on sait, où qu’on aille, qu’il y aura du son quoi qu’il arrive ! Mais la lumière, ce n’est pas toujours le cas. Et des fois, la lumière, on veut qu’elle soit parfaitement comme on veut, mais ce n’est pas toujours dit qu’on ait la lumière, là où on va ! Ce n’est pas toujours dit !

P : Comment prépares-tu tes éclairages d’un point de vue artistique ? Est-ce que tu penses d’abord à la couleur, à des façons de l’associer à une autre couleur ou de la fumée par exemple, est-ce que tu prends en compte l’enchaînement du set et ce genre de choses ? Ou est-ce une démarche instinctive qui reste pas mal limitée par les contraintes techniques et le fait que tu sois justement autonome là-dessus ?

Paul : Pour le coup, ma réponse ne sera pas très sexy, mais ma couleur préférée, c’est le cyan. Et c’est drôle , mais quand je compose les morceaux de Kloahk, je me dis « Qu’est ce qui pourrait sonner cyan ? ». À la base je voulais mettre en scène un projet parfaitement monochrome (le maquillage blanc participait notamment à ça). Puis j’ai voulu quelque chose de froid et de propre à Kloahk, un peu intime et isolé, avec des lumières parfois violentes et parfois douces qui se dessinent dans un brouillard épais. Je voulais qu’on voie le quatrième mur ! Pas pour que je puisse le briser, mais pour inviter le public à faire partie de cette aura lumineuse… Après bon, y a les envies et les moyens… Alors j’essaye d’avoir le plus de contrôle possible sur la lumière d’une salle pour restituer mon envie en fonction du lieu. Généralement, je ne tourne qu’autour des lumières froides, très proches du cyan (sauf quelques exceptions). Mais Kloahk reste un projet sombre, froid et brumeux. On peut toujours trouver un moyen de créer cette atmosphère dans une salle.

Mais ta question est très intéressante sur l’aspect « contraintes » ! En effet, être limité n’est pas un mal, ça te dirige. Dans la série animé Evangelion il y a ce passage un peu psychédélique qui image qu’un individu sans contrainte ne saurait même pas marcher. Avoir un plan établi de tes envies est une chose importante quand tu as de l’ambition, mais s’adapter à la contrainte et en faire un support nouveau pour le rendu visuel est une autre qualité. Et parfois, la contrainte me pousse à laisser la main au technicien lumière local…ahaha. Si je ne le fais pas, ok, j’aurais ce que je veux, mais pas forcément ce qu’il faut.

P : Dans tous les projets où je t’ai vu (tu les as mentionnés tout à l’heure), tu as toujours accordé beaucoup d’importance au maquillage, au look. Est-ce que c’est dans l’idée d’offrir un show aux gens ou est-ce que tu as aussi un petit côté, « c’est plus facile de se présenter face à un public en ayant ce masque, d’incarner un personnage » ? 

Paul : Alors, je vais citer King Ju : « Vous êtes qui pour afficher votre vrai visage sur scène ? ». Il faut vraiment avoir une sacrée confiance en soi pour montrer son vrai visage sur scène et l’afficher. Et moi, personnellement, je ne me vois pas mettre ma vraie tronche, afficher ma vraie gueule sur scène ! Je ne suis personne pour imposer ma gueule aux gens ! Je préfère imposer plus un rôle, un costume, pourquoi pas. Je préfère imposer un personnage plutôt que moi. Moi, je ne suis pas légitime de m’imposer sur une scène et montrer ma gueule. 

P : Ça m’amène à une autre question. Et si des gens demandent à te voir plus toi, ça te fait peur ?

Paul : Oui, pourquoi est-ce que les gens voudraient me voir ? C’est quoi l’intérêt ? C’est bizarre !!

P : Et au-delà de cette espèce de pudeur et de modestie, est-ce que c’est ce que t’as envie de donner aussi aux gens, c’est  toi ou pas ?

Paul : Non, ce n’est qu’une partie de moi. Dans la vie de tous les jours, je suis très heureux, je suis très jovial, mais on a tous des petits sentiments négatifs, des petites pensées noires, c’est bien de les extérioriser et quoi de mieux que de l’imager à travers un autre personnage à côté pour créer une forme de catharsis, je crois que c’est le bon terme.

M : Il y a des artistes qui commencent comme ça et qui, après, ont envie justement de plus de sincérité, de parler d’un projet plus perso. Tu sais, comme Sang Froid et Regarde Les Hommes Tomber, en fait, ils se sont dit : « Ok, on laisse tomber le masque et on va parler de nous ! » Tu ne te projettes pas du tout dans un projet comme ça, où tu parlerais de toi sans maquillage ?

Paul : Je comprends, mais le moi, il n’a rien à dire, le moi hors Kloahk n’a rien à présenter. Cela dit, je ne suis pas Kloahk quand je vous parle maintenant, mais le moi de la vie de tous les jours, il n’a rien à raconter, il parle de son projet sans plus.

P : C’est complètement schizo, parce que, Kloahk, ça reste toi.

Paul : Ça reste moi, mais ça reste un personnage que je joue.

J : Pour tes deux premiers EPs, tu écrivais toi-même les paroles, et pour V E R S O 3, tu as fait appel à Sylvie Hall, pourquoi avoir choisi de déléguer cette partie de la création ? 

Paul : Parce que je suis nul en anglais, j’ai fait plein d’erreurs d’anglais dans le premier EP, je les assume à 100%, après tout je suis un artiste français. Je voulais appeler quelqu’un pour faire équipe, j’ai bien expliqué le concept à la personne pour qu’on écrive ensemble l’histoire pour la continuité des V E R S O. Appeler quelqu’un dont c’est la langue natale me paraissait plus judicieux, afin de porter le projet vers quelque chose de plus concret, de plus sérieux. J’en ai marre de servir des trucs qui ne sont pas bien faits, pas bien finis, ou mal faits ! Le but des EP, c’est quand même d’évoluer vers quelque chose de meilleur, de plus pro. Je me fixe mes propres limites et avoir une langue juste, c’est déjà une bonne étape pour arriver au résultat que je veux !

J : Tu n’as pas peur que ça te ressemble moins, ou que les mots choisis ressemblent moins à ce que tu veux représenter ? Est-ce que vous avez vraiment des échanges où il y a des mots que tu dis «J’aimerais qu’il y ait ces mots-là » ? 

Paul : Je suis de très près les paroles que fait Sylvie et ça m’arrive très souvent de lui faire des retours « Ouais, plutôt ça, plutôt ça, plutôt ça » et elle tourne la phrase de manière à ce que ce soit plus sonore, mais avec les mots que je veux. Donc ça reste un travail d’équipe, on construit un peu l’histoire ensemble, du moins, je l’aiguille vers où je veux aller.

J : C’est quelqu’un que tu connaissais déjà avant ou c’est vraiment en cherchant… 

Paul : Alors pas du tout, je l’ai rencontrée sur Internet. 

P : Mais en fait, tu lui fournis éventuellement des paroles qu’elle cherche à traduire, ou c’est vraiment elle qui écrit tes textes ?

Paul : En fait, je n’écris pas de parole dans le sens musical mais je décris le texte entièrement, je lui fais un bon gros paragraphe avec les mots clés. Lullaby, j’ai dû dire au moins cinq fois le mot Lullaby dans le paragraphe.

J : Sur ton EP V E R S O 2, tu avais tenté le français sur la musique No One Will Miss You when You’re Gone, et sur V E R S O 3, tout est en anglais, pourquoi ce choix ?

Paul : Alors, No One, de base, c’est en anglais, mais on voulait s’essayer à la langue française avec mon frère, à un kiff. À ce moment-là, je prenais Kloahk un peu moins au sérieux que maintenant, du coup, je me suis dit : « Allez, on s’autorise une petite folie ! ». Et j’ai essayé la voix française, ça m’a plu, mais je n’aime pas chanter en français sur scène. J’ai très peu d’influences musicales francophones, voire aucune, et je ne me voyais pas chanter en français, bien que ce soit ma langue maternelle. Je me sens plus à l’aise avec l’anglais, même si j’ai un accent à couper au couteau, évidemment. J’aime bien ce rôle, ça me détache encore de ma vie de tous les jours, cet exercice de chanter en anglais, même si j’ai beaucoup de retours par rapport à mon accent.

J : Tu as sorti en septembre dernier une reprise d’Army of Me de Björk avec Alaia Philips au chant principal (dont on retrouve également la voix sur certains morceaux de V E R S O 1). Le clip associé rejoint bien l’univers de Kloahk, vous y incarnez chacun un personnage fantomatique. Ce nouveau personnage féminin est-il de passage, ou pourrait-on le retrouver par la suite ?

Paul : La reprise d’Army of Me était un accident que j’ai voulu surdévelopper, mais un heureux accident, un très heureux accident !! Simplement, on s’est prêté à l’exercice et on s’est dit : « Trop bien, il faut qu’on le sorte, ce truc-là !! ». C’est un heureux miracle et je voulais absolument, cette fois-ci, qu’Alaia soit incarnée visuellement dans le projet ! Je voulais qu’elle soit avec moi dans l’écran !

J : Cet heureux accident, pourrait-il amener sur une autre voie pour la suite ? Peut-être un personnage qui apparaîtrait de temps en temps?

Paul : Peut-être, je ne sais pas, on verra…

P : Pourquoi as-tu choisi ce morceau, tu dis « heureux accident », c’est-à-dire, comment ça s’est fait ?

Paul : De base, c’était vraiment juste pour la production, et en fait, Army of Me, je me suis concentré un peu sur les paroles, et je me suis dit : « Ce n’est pas déconnant, par rapport à Kloahk, par rapport à son identité, qui se démultiplie par le biais du pixel, par le biais du parasite, par le biais de la chrome ». Ça rentre dans la catégorie Kloahk, et ça me semblait pertinent de l’imager, d’une certaine façon.

P : Serais-tu enclin à vouloir refaire, des reprises ? Est-ce qu’il y a d’autres morceaux pour lesquels tu te dis : « Tiens, au niveau des paroles, ça peut coller avec mon univers ! » ?

Paul : Alors, c’est marrant que tu me poses la question, parce que ce soir, on a une reprise qui ne colle pas du tout à l’univers de Kloahk. (NDLR : la reprise pour ce soir-là était Closer de Nine Inch Nails, extrait vidéo ci-dessous).

Mais non, ce n’est pas vraiment le projet de faire des reprises, Kloahk n’est vraiment pas un projet de reprise à la base ! Il y a eu un heureux accident, et j’espère que ça va s’arrêter là, mais parfois, il y a encore des heureux accidents qui te donnent envie de faire quelque chose.

P : C’est ça, la musique !

Paul : Eh oui, il faut rester ouvert !

J : Pour le concert de ce soir, il était prévu initialement que tu sois seul sur scène et nous avons appris que tu serais accompagné par une pianiste. Peux-tu nous expliquer comment est arrivée cette idée d’ajouter des notes de piano? Comment le choix s’est porté sur cette artiste, comment vous êtes vous rencontrés ?

Paul : C’est tout un enchaînement d’évènements ! En passant un soir à l’Atomic Cat pour rencontrer quelqu’un (avec qui il était question de collaborer musicalement), j’ai appris que Machinalis Tarantulae devait y jouer quelques semaines plus tard… Je me suis immédiatement dit que je ne pouvais pas laisser passer une telle occasion !! J’ai littéralement sauté sur Nash, l’organisateur du concert : il fallait absolument que je fasse cette date avec elles !! Une fois que ça a été validé, je me suis demandé si je ne m’étais pas un peu mis «dans la mouise» : l’Atomic Cat ne permet pas de jouer avec un batteur (à l’exception du soir d’ouverture du bar il y a quelques années : j’ai eu la chance d’y jouer avec Olivier), alors que la batterie joue un rôle très important dans Kloahk. (NDLR Olivier Hurtu est le batteur qui accompagne habituellement Paul sur scène lors de concerts de Kloahk, il est également le batteur du groupe Shaârghot). Bref, j’avais pris une décision sur un coup de tête (c’est tout moi), et j’ai dû trouver une solution.

Je suis d’abord parti sur une formule électro set en solo : sans guitare, basse ou batterie. Mais je trouvais mes essais trop vides, trop faux, peu généreux … trop fake quoi ! Malgré une utilisation de séquences pré-enregistrées durant les concerts de Kloahk, j’attache une importance capitale à ce que le public puisse également voir des musiciens jouer sur scène, pour que le son soit incarné par quelque chose de visuel. Priver le public de ce côté live reviendrait à lui mentir et je ne suis pas du tout à l’aise avec cette idée. D’où cette période un peu particulière où j’occupais les postes de bassiste + guitariste + chanteur + claviériste + lighteux , la totale. Mais bon je m’égare… Pour répondre à la question de l’ajout du piano, je dois d’abord répondre à celle de la rencontre.

À côté de la musique, je suis régisseur lumière. Cet été, j’ai bossé pour un théâtre au festival d’Avignon, où j’ai rencontré Mila, une super comédienne d’improvisation théâtrale. Un soir, alors que le patron du théâtre était de sortie, je me suis posé en cachette avec des collègues dans la salle de spectacle, pour jouer à la console sur le vidéoprojecteur du théâtre. On a invité Mila et elle a proposé de jouer du piano à côté de nous. Ce qui avait commencé par un simple blindtest musical s’est rapidement mué en concert privé : elle a créé un fond sonore extrêmement agréable à cette soirée. Puis un petit instant de panique : le directeur a débarqué vers 1h du matin. J’ai dû faire sortir Mila discrètement du théâtre, tandis que les collègues faisaient diversion. Scène de Vaudeville.

C’est en la raccompagnant qu’on a pu faire connaissance : elle m’a fait part de son amour sincère pour la musique et la scène. Quelques soirs plus tard, j’ai pu la voir jouer au piano et chanter en public lors d’une Jam session : elle a littéralement retourné la salle ! Bref, pour en revenir à la situation délicate dans laquelle je m’étais mise pour l’Atomic Cat : j’ai parlé à Mila de mes expérimentations musicales et de mes difficultés à créer un truc cohérent… Et d’un coup, l’idée de la faire jouer nous est venue : on a décidé d’adapter les morceaux pour un format piano / voix / électro-set indus, alors qu’on était à quoi … 3 semaines de la date ?!

Pour résumer : j’ai voulu jouer avec Mila parce qu’elle a ce « truc » qui transporte les gens, cette sensibilité qui est si précieuse dans Kloahk, cette maîtrise de la scène, de son jeu et de son instrument. Et surtout, cette sincérité musicale qui se ressent.

J : Quelle est ta propre définition, perception de la démarche de la musique industrielle ?

Paul : Je dirais prendre le son des machines, voler des sons pour se les réapproprier et porter un nouveau message avec. Pour moi, l’industriel, c’est vraiment prendre des machines qui envoient des sons de machines et qui dénoncent des machines. J’adore !! Ça, j’adore !!

J : Sur Instagram, tu as partagé des stories où tu faisais la chasse aux sons, notamment dans le métro, dans quelle mesure ces captures rentrent-elles dans le processus créatif ?

Paul : Parce que le métro, c’est un transport que je prends tous les jours, tout le temps, très souvent. Ça coûte cher, c’est chiant, on est serré, on n’est pas bien, ça pue et entendre ça dans une musique…

J : On le retrouve dans quel morceau ?

Paul : Dans Round and Round, au début, tu l’entends, tu entends le métro arriver.

J : Que signifie le logo qu’on retrouve, notamment, sur ta casquette et sur les écrans de télévision en concert ? Le cercle et les trois triangles répartis autour qui tournent.

Paul : Alors, en fait, quand j’étais petit, je n’arrivais pas à faire rentrer les triangles dans les ronds, dans les boîtes, je sais pas si tu vois les cubes où on met les formes géométriques ?!! Non, je déconne !! En fait, ça image une bobine dans les magnétos, mais à l’ancienne. Et c’est ça, l’image !! C’est encore une image de la chrome, des bandes chromatiques.

P : D’où te vient cet intérêt pour les vieux appareils ? Je trouve ça intéressant par rapport à ce que tu dis de l’industriel, détourner des sons qui ne sont pas prévus pour faire de la musique à la base et en faire de la musique.

Paul : Il y a deux choses. Déjà, parce que j’ai grandi en les connaissant, je suis né et j’ai connu ces appareils qui étaient mi-fragiles, mi-incassables, je ne comprenais jamais quand on m’en parlait. C’était très gros, ça faisait du bruit, ça chauffait, ça avait un charme et ça a disparu du jour au lendemain, on est passé aux écrans plats, on est passé au baladeur. Je voulais retrouver ça, absolument !!! J’avais un besoin de retrouver cette technologie qui a disparu, du moins qu’on ne voit plus beaucoup aujourd’hui, les sons que ça faisait !

La manière dont j’ai récupéré ces appareils en allant faire des vide-greniers par-ci par-là, en discutant avec des gens, en essayant de négocier un peu le prix, tu fais des rencontres, les gens te parlent de cet appareil. Il y a une histoire, je pense notamment à un magnétophone que j’avais récupéré en banlieue parisienne. La vieille dame qui me l’avait revendu me disait : « Je ne sais pas comment il marche, mais il y a une cassette dedans et je crois que c’est mon mari qui est décédé qui l’avait eu pour la dernière fois ». Je lui ai dit : « Si je trouve quoi que ce soit dans cette cassette, je vous le transmets, donnez-moi votre mail ! ». Tu vois, c’est que des belles histoires comme ça !! Et en fait, ces appareils, il y a une époque ancrée dedans, il y a aussi un son à toucher, c’est proche du fétichisme ce que je décris là mais pas tant que ça, il y a beaucoup d’émotif aussi !! Cette pauvre dame, elle ne savait pas comment faire marcher ce magnéto, donc c’était très touchant. Et quand je lui ai dit « Je vais vous donner la bande si je trouve quelque chose dedans ! », elle a pleuré, c’était super touchant, hyper touchant, vraiment !!

P : C’est marrant ce que tu dis sur cette histoire de mari mort parce que tu as déjà cette idée de fantôme dans la bande.

Paul : Oui, voilà, il y a quelqu’un.

M : Ton personnage a quand même quelque chose de très figé dans le temps justement par rapport à ce que tu expliques de ces machines anciennes. Comment vois-tu son évolution ? Comment tu vois ton personnage dans le futur ?

Paul : Pour l’instant, je suis plutôt à l’aise avec l’idée qu’il soit resté figé dans la cassette, mais il est question que ce personnage évolue. Au stade du V E R S O 3, il a pris conscience de sa prison chromatique et l’idée serait qu’il parasite mais ça, je suis encore en train de le faire. L’idée serait qu’il rejoigne le monde humain en parasitant plutôt la nouvelle technologie. Ce n’est pas loin de Skynet en fait.

P : Et toi, tu aimerais rejoindre le monde des humains ?

Paul : J’y suis déjà contre mon gré, j’essaie plutôt d’y échapper à travers ce projet.

P : Tu te dis tiens, il va y aller à ma place ?

Paul : Il faut dissocier un peu, oui. Tout ça, c’est du boulot.

P : En ce moment, ton travail avec Shaârghot te prend beaucoup de temps, même si tu as bien expliqué que Kloahk est ton projet le plus personnel, est-ce que d’une certaine manière les deux projets se nourrissent l’un l’autre en termes de créativité… Ce que tu fais dans Kloahk va-t-il t’amener à proposer des choses dans Shaârghot et vice-versa ?

Paul : Oui, exactement ! Comment je pourrais détailler ça à part dire « oui » tout simplement ? Je cherche constamment des nouvelles méthodes pour faire des sons parce qu’il n’y a jamais de bonne méthode, il n’y a que des expérimentations infinies et le tout c’est de le faire de manière efficace, rapide. On va dire industrialiser le son industriel. C’est sans fin et la bonne méthode je ne l’ai jamais trouvée parce qu’elle n’existe pas. Je cherche toujours à trouver une nouvelle méthode de création de son à proposer à Shaârghot et à proposer à Kloahk par ce que je trouve dans la rue ou dans les vide-greniers.

P : Je pensais que tu pouvais par exemple dans Shaârghot apprendre des choses même au niveau logistique ou au niveau scénique, tu vois. Ou l’inverse des choses que tu apportes à Shaârghot est-ce que c’est le cas ?

Paul : Alors personnellement j’ai beaucoup dissocié le personnage de Kloahk de Shaârghot et ma manière de travailler aussi scéniquement parlant. Kloahk est plutôt, on va dire, assez figé, je n’ai pas encore très bien trouvé la manière de le jouer mais rien à voir avec le projet de Shaârghot où là c’est incisif il faut perdre 20 kilos à la fin du concert, c’est sûr.

P : Celle-ci va peut-être te demander une micro seconde de réflexion, c’est un peu une question schizo. Est-ce que tu as l’impression que travailler sur Kloahk t’amène à mieux faire connaissance avec le personnage que tu incarnes ? Ou à l’inverse, c’est comme si ce personnage venait mieux te connaître toi en tant que Paul ? Est-ce que toi, en incarnant ce personnage, tu ferais mieux connaissance avec toi-même ?

Paul : C’est totalement le sujet de Once Upon a Story la dernière musique du VE R S O 2, c’est essayer de retrouver quelque chose de perdu en soi. Je comprends la micro seconde de réflexion. Je crois qu’on ne va jamais réussir à se connaître parce qu’on grandit ensemble mais on appréhende les choses de manière totalement différente. La musique, de manière générale pour les deux personnages que j’incarne, enfin, ma vie de tous les jours et le personnage que j’incarne m’a fait plutôt perdre beaucoup de patience. J’essaie de la récupérer malgré tout par rapport à la création. On essaie toujours de simplifier les choses avec l’âge, la curiosité s’amenuise peu à peu et c’est ça qu’il faut combattre, je trouve. La musique m’a fait perdre ça, mais en même temps elle me rappelle tous les jours que je dois refaire la paix avec moi-même et réapprendre à me rattacher à mon moi d’avant, à ce qui me faisait aimer ça, ce qui faisait que j’étais patient, ce qui faisait que j’étais curieux.

J : J’adore la réponse à cette dernière question !

P : Oui, je trouve que ça fait un très beau mot de fin.

Paul : Merci à vous !

Si notre interview a aiguisé votre curiosité, votre prochaine opportunité des venir apprécier le travail de textures de Kloahk sur scène est toute proche dans le temps puisque Paul présentera son projet le 9 janvier 2026 au cirque électrique (Paris), un plateau partagé avec le groupe d’indus FauxX. Toutes les infos sur l’événement : ici.

Pour suivre Kloahk :