La musique de Guilhem Valayé s’invite là où on ne l’attend pas, dans les pensées qui traînent et les failles qu’on cache; Mes Chiens Ne Dorment Pas, sorti il y a une semaine, est un album intime et bouleversant que nous avons traversé avec lui, le temps d’une chronique.

C’était un matin d’hiver quand, au détour des mails reçus, on est tombé sur le lien privé d’écoute de Mes Chiens Ne Dorment Pas. On a appuyé sur lecture pour la première fois, et la voix de Guilhem Valayé nous a immédiatement traversés, fragile et puissante à la fois. On ne savait rien de lui, et pourtant, en quelques secondes, le monde extérieur s’effaçait. Ses mots s’invitaient, s’accrochaient, s’installaient. On pressentait déjà que ce moment ne nous laisserait pas indemnes. L’album, sorti il y a une semaine, est intime et bouleversant, et l’artiste nous a pris le soin de nous l’expliquer avec sincérité.

Les chiens ne dorment pas

Le titre intrigue dès le départ, mais il ne cherche pas à impressionner. Il fait écho à une phrase de Freud qui guide l’artiste : « si les pulsions causent des troubles, c’est bien la preuve que les chiens ne dorment pas. » Dans ces mots, il y a tout le disque : une agitation qu’il faut observer, accueillir et transformer. « Tous les méandres qu’on peut avoir à l’intérieur de soi, à l’intérieur de l’âme. L’expression qui peut faire du bien, c’est l’art. Chacun a son médium privilégié. Moi, c’est la musique et le chant. » Cette sincérité donne à l’album sa force fragile.

L’écriture est plus exigeante, plus directe que sur ses précédents albums. « Avant, j’attendais l’inspiration. Là, il a fallu aller chercher les mots, même quand ce n’était pas agréable. » Chaque chanson porte cette patience obstinée, cette volonté de ne rien masquer, de ne rien enjoliver. Les textes avancent doucement, mais ils restent présents, insistants.

Ce qu’on tait et ce qu’on regarde

Très vite, l’intime déborde sur le monde. « Lâchetés ordinaires » en est un exemple bouleversant. « Je prends le métro à Paris. Combien de fois on entend quelqu’un se faire insulter, combien de fois on voit une femme se faire agresser verbalement. Combien de fois on détourne le regard, voire nous-mêmes détourner le regard ? » L’artiste ne pointe personne du doigt : « Le premier boulot qu’on pourrait faire, c’est être moins lâche nous-mêmes. Et peut-être être moins lâche moi-même aussi. » Sa voix s’inclut dans ce constat, et c’est exactement ce qui la rend touchante, vivante, humaine.

L’intimité se partage aussi dans « Reviens-toi », enregistré avec Fred Métayer. Le duo est à la fois hommage et lien générationnel : « C’est un musicien que j’écoutais quand j’avais vingt ou vingt-cinq ans, quelqu’un qui m’a énormément influencé. » Au-delà de la technique, cette rencontre raconte une histoire de transmission et de passage : « Fred et moi, on n’a pas le même âge, pas le même regard. Je trouvais ça beaucoup plus fort que la parole soit mixte, générationnelle, fraternelle. » Se livrer à deux n’est pas plus simple, mais parfois c’est nécessaire.

L’espace pour respirer

L’album a été composé entre Paris et l’Aveyron, et ces lieux se ressentent dans chaque respiration des chansons. « On est bombardé d’informations, des choses graves comme des choses insignifiantes. À part de l’angoisse, ça ne produit rien. » Revenir dans le refuge familial devient un geste vital, un moyen de respirer. « Ouvrir la fenêtre, voir à soixante kilomètres, pas un parking, pas du béton. Si on veut entendre de la musique, il faut aussi faire du silence. »

Cette dimension de refuge se cristallise dans « Rieupeyroux », qui clôt l’album. Le lieu n’a pas d’événement marquant, mais il devient imaginaire, sonore, ancré dans la mémoire : « Je n’y croyais pas à grand-chose, à part à ce que ça me permettait d’imaginer. Avec un mot aussi compliqué, qu’est-ce que je peux faire résonner ? J’irais me réparer à Rieupeyroux. » Là se comprend l’importance de la musique pour Guilhem : un espace pour se reconstruire. « Fort Adamo » explore le temps qui passe et la persistance de la création. « Je me suis demandé si l’important, ce n’était pas de faire œuvre plutôt que d’être connu. Je ne sais pas si j’ai besoin d’être connu, mais j’ai besoin de chanter le plus tard possible. » Salvatore Adamo devient une figure tutélaire, un symbole de constance et de persévérance dans l’art.


© Vincent Bourre

Tenir le pari

L’album entier est le fruit d’un travail solitaire et obstiné. « Je l’ai composé, écrit, enregistré, produit moi-même. S’il n’y a pas de label, on en monte un. S’il n’y a pas de studio, on s’enregistre nous-mêmes. » Ce chemin n’est pas seulement technique, il est transformateur : « Ça m’a obligé à regarder des choses qui me faisaient peur, que je pensais être incapable de faire. Pouvoir dire aux gens qui ont financé ce disque il y a quelques mois : j’ai tenu votre pari. »

Interviewé la veille de la sortie de l’opus, Guilhem Valayé ne formule pas de vœu grandiloquent. « Que les chansons circulent. Qu’elles fassent du bien. Qu’elles réunissent. S’il y a des gens qui s’en foutent, c’est que ce n’était pas pour eux. » La musique devient présence, équilibre, manière de tenir face au monde, pudique mais nécessaire. On referme l’album avec l’impression rare d’avoir partagé un moment sincère, sans masque, sans bruit inutile, porté par une voix qui ne cherche pas à convaincre, mais simplement à rester là.