Découverte aux Trans Musicales en décembre dernier, Kimia nous a marqués par l’intensité de son live au Liberté. On a échangé avec l’artiste franco-congolaise autour de son univers afro-électro, de la scène et de l’engagement
Nous avons découvert Kimia en décembre dernier, sur la scène du Liberté à Rennes, à l’occasion des Trans Musicales. Un concert marquant, dont l’énergie continue de résonner plusieurs mois plus tard. Il y a cinq jours encore, l’artiste franco-congolaise partageait son enthousiasme sur les réseaux : « Toujours en folie furieuse de mon passage aux Trans Musicales… Un public de folie, des sourires, un accueil ***** Bref c’était très très lourd ».
Installée à Toulouse, Kimia développe un univers afro-électro envoûtant, chanté en Lingala, où se croisent hip-hop, kuduro angolais, dub poetry et incantations tribales. Accompagnée sur scène par Julien Decoret (alias Noko), elle façonne une transe à la fois ancestrale et futuriste, portée par la danse, le corps et la vibration de la voix. Un projet encore jeune, mais déjà pleinement habité, qui explore les féminités plurielles, les identités multiples et les luttes contemporaines, et qui nous a donné envie de prendre le temps de la rencontre.
Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter pour celles et ceux qui ne te connaissent pas encore : qui est Kimia ?
Je suis une artiste chanteuse, danseuse aussi. J’ai grandi en région parisienne et aujourd’hui je vis dans le sud de la France, à Toulouse. Le projet est souvent qualifié d’afro-électro, afro-trans, afro-acide. On est deux sur scène : il y a Julien Decoret, que j’appelle Julien Noko, et moi. Lui est aux machines, et moi je chante en Lingala, parce que je suis congolaise d’origine.
Le projet existe depuis un an et demi maintenant. Et là, c’est vraiment notre première grosse scène. On a eu la chance de faire beaucoup de concerts, bien plus que ce qu’on aurait imaginé au départ. Mais jamais on n’aurait pensé jouer aussi vite aux Trans Musicales. C’est assez fou, donc j’ai vraiment hâte.
Les Trans Musicales, est-ce que tu connaissais déjà ce festival avant d’y être programmée ?
Oui, je connaissais avant. Je n’étais jamais venue, mais je connaissais le nom, la réputation.
Quand vous avez commencé le projet, est-ce que les Trans Musicales faisaient déjà partie de vos rêves ?
Ce qui est assez marrant, c’est que quand on a commencé ce projet avec Noko, dans son studio (dans sa cave, comme j’aime l’appeler) on répétait, on cherchait, et puis on a commencé à rêver un peu. À se demander où est-ce qu’on aimerait se produire ? Le premier festival qui nous est venu en tête, c’était les Trans Musicales. Mais on se disait que ce serait peut-être dans cinq ou six ans, parce que tout ça nous paraissait très vertigineux. Et finalement, on a la chance d’y être bien plus tôt que prévu.
Ton nom de scène, Kimia, signifie « la Paix ». Est-ce quelque chose que tu cherches à transmettre sur scène ?
Oui, franchement, complètement. J’essaie de transmettre une forme de sérénité, une tranquillité. Mais surtout, j’essaie de faire en sorte que l’espace dans lequel je me produis soit un espace de paix. Je ne dirais pas que je suis quelqu’un qui « incarne »la paix, mais j’aspire à ça. J’ai envie que les personnes qui font le déplacement, qui prennent le temps de venir au concert, trouvent cet endroit-là comme un espace sans jugement. Et encore moins de la part de la personne qu’ils viennent voir. Le monde est déjà assez compliqué comme ça. Donc mon rêve, c’est vraiment que cet espace-là soit un endroit où on peut se poser, respirer, être soi.
Tu chantes en Lingala en étant basée en France. Est-ce un choix artistique, une revendication identitaire, ou les deux ?
Je n’ai pas pensé à me démarquer. Mais oui, c’est clairement une affirmation identitaire. Pas seulement celle d’une femme artiste qui chante en Lingala, mais celle d’une personne qui a cette langue-là. Je la comprends, je peux la parler, et j’ai eu envie de l’utiliser, d’en être proche.
Il y a aussi cette question du lien à la culture. On n’a pas souvent été au Congo, donc comment est-ce qu’on entretient des liens avec un pays qui est loin, et qui peut devenir presque étranger ? Tu grandis ici, tu baignes dans la culture, il y a les parents, la famille, la nourriture, la musique… Mais quand tu vas là-bas, on te dit que tu es française. Et quand tu es ici, ta double culture n’est pas toujours vue comme une richesse.
On se retrouve un peu entre deux chaises. « Chanter en Lingala, c’était aussi une façon de dire : je suis fière de cette culture-là, fière de comment j’ai été éduquée, et j’ai envie de le raconter et de le montrer à ma manière. »
Pour quelqu’un qui ne connaît pas ton univers, comment expliquerais-tu ta musique ?
Je dirais que je m’inspire de ce qui me fait vibrer. On ne s’interdit pas l’exploration. J’ai envie d’explorer des sonorités de différents pays d’Afrique, mais aussi d’autres endroits du monde. Pour moi, la musique du monde ne se limite pas à l’Afrique, même si elle reste une référence centrale.
Je dirais que ma musique s’inspire de sonorités qui viennent de là-bas, et qu’elles rencontrent des sonorités électro, techno, acides, avec des instruments, des rythmes plus ancestraux. C’est vraiment un mélange, une rencontre entre plusieurs mondes.
Tes chansons abordent la féminité, l’identité, mais aussi des sujets très concrets comme le logement. Qu’est-ce qui t’inspire le plus quand tu écris ?
Ce qui m’inspire d’abord, ce sont des combats individuels que je traverse, mais qui sont aussi des combats collectifs. La question des féminités, c’est vraiment mon sujet principal. J’en suis une, et chaque jour on voit une société qui peine encore à évoluer, qui peine à faire certains changements.
Je m’inspire aussi beaucoup de faits de société. Le logement, par exemple. La peur de ne plus avoir de toit, de ne plus pouvoir payer son loyer. Ou le fait de voir des frères et des sœurs à la rue. Ça me touche profondément, surtout quand il fait froid. Tu te dis : moi je vais rentrer chez moi, j’ai le choix de mettre le chauffage ou pas. Et en même temps, il y a des personnes invisibilisées qui n’ont pas ce choix-là.
Je ne dis pas que j’ai toutes les réponses. Je ne suis pas une apôtre. Mais la musique est un exutoire. Elle me permet d’extérioriser, de poser des questions, de proposer parfois des discussions collectives. Le monde me fascine, les êtres humains me fascinent, autant dans ce qu’ils ont de magnifique que dans leurs contradictions.
Tu n’as que deux titres disponibles sur les plateformes, mais tu joues beaucoup sur scène. Comment construis-tu un concert comme celui de ce soir ?
J’en ai d’autres aussi … Je commence par me demander ce que j’ai envie de faire ressentir. J’ai envie de faire danser, de faire bouger, mais pas seulement par le mouvement. La danse, ce n’est pas que le geste. C’est aussi la présence, parfois même l’immobilité. Le corps est très important pour moi, j’ai beaucoup dansé.
Avec Noko, on a construit ce show en partant de cette envie-là : faire danser les gens, créer une connexion, mais aussi du relief. Donner de l’air à certains moments, ne pas être uniquement dans la vitesse. On n’est pas sur un format très long, donc il faut aller à l’essentiel.
J’ai envie que les gens sortent en se disant : « Kimia, ça tape », mais qu’ils ressentent aussi qu’il y a de la poésie dans le projet. Si les gens le ressentent, alors c’est gagné.
Aujourd’hui, en tant qu’artiste émergente, est-ce que tu arrives à vivre de ta musique ? Et est-ce que le contexte actuel t’inquiète ?
Oui, je me pose beaucoup de questions. Continuer, arrêter, comment faire… Ce n’est pas simple. Je travaille aussi en production sur des festivals, et j’ai la chance de voir mon agenda de dates se remplir petit à petit. Il y a quelque chose qui s’inverse, avec plus de concerts et moins de travail à côté, et j’aspire à ça. Mais il y a toujours une crainte, surtout en tant qu’intermittente : ne pas faire ses heures, manquer de dates, de stabilité.
Quand on voit des festivals annoncer qu’il n’y aura pas d’édition l’an prochain, même des festivals importants, ça montre à quel point le système est fragile. Et forcément, ça fait peur. Cette crainte de manquer, de ne pas pouvoir payer son loyer, de ne pas pouvoir manger, elle est là. Je ne pense pas qu’elle disparaisse complètement. Il y a des moments d’enjaillement, bien sûr, mais cette réalité existe.
Pour finir, qu’est-ce qui arrive pour la suite du projet Kimia ?
En 2026 sortira mon premier EP. Il y aura aussi des singles avant sa sortie. Ça va être une année chargée pour moi et pour l’équipe. On fait tout nous-mêmes, et j’ai la chance d’être bien entourée. On va retrousser les manches et mettre beaucoup de love. J’espère que ce sera une belle année, en tout cas en énergie et en musique.
