À la veille de leur premier EP, Okali prenait possession de La Boule Noire, offrant une release party entre intime et collectif, où la scène devenait le prolongement de leur musique et de leur histoire. Retour sur cette soirée singulière.
Après des mois de scènes, de croisements et de rendez-vous manqués puis retrouvés (des Bars en Trans à Rennes à cette salle parisienne), le moment avait quelque chose de symbolique : celui d’un projet qui prend le temps de se dire, de se poser, de se partager. Le 5 février 2026, leur EP simplement intitulé Okali paraissait enfin. Mais tout commença la veille, sur scène.
Faire attention à l’autre
En arrivant dans la salle, on tombe sur le nom Okali, inscrit sur une grande toile en fond de scène, dans le même esprit que le dessin du vinyle. On a à peine le temps de souffler que Florent Sorin s’installe à gauche, Billi à droite derrière la batterie, et Gaëlle Minali-Bella prend place au centre, micro sur pied, canne à la main, enveloppée de sa longue cape blanche. Sans un mot, elle ouvre avec « Tam Tam », reprise de l’artiste camerounaise Sally Nyolo. Un geste simple, presque rituel, qui ancre d’emblée la soirée dans la filiation et la mémoire.
Très vite, Okali entre dans le cœur de son répertoire avec « Traveler » (EP), qui s’élève comme un mouvement naturel, porté par des guitares d’ambiance et des rythmiques souples qui font la signature du duo. Tout semble guidé par l’instinct, par l’écoute, par l’attention portée aux vibrations plus qu’à la démonstration. Puis vient « Sonabile », (hors EP), avant que la scène ne se resserre encore autour de l’intime. Avec « Terra » (EP), Gaëlle prend la parole. «J’aurais pu l’appeler Mama… parce qu’elle me manque beaucoup. J’ai décidé que la terre était féminine, et je l’ai appelée Terra.» La salle se suspend. Sans emphase, l’émotion circule. « Terra » devient un hommage discret : aux mères, à la terre nourricière, aux racines que l’on porte même quand elles sont invisibles. La voix tremble parfois, mais ne cède jamais.


Avant « Deep » (EP), Gaëlle se livre davantage : « Je suis originaire du Cameroun et j’ai été adoptée tardivement, à l’âge de 13 ans. Ça m’a sauvé la vie. J’ai la chance, encore aujourd’hui, de comprendre et de parler mon dialecte, l’éton. Dans la chanson qui suit, je chante en anglais et en éton. » Sur scène, « Deep » devient une véritable traversée. Chaque mot semble pesé, vécu, parfois arraché. Cette fragilité assumée est au cœur d’Okali : parler de soi pour faire attention à l’autre. Au fil du morceau, une flamme apparaît sur la robe blanche de Gaëlle, comme si le tissu prenait feu. Les flammes montent, redescendent, accompagnant la voix. L’image est saisissante, belle et troublante, à l’image de la chanson.
La suite du set navigue entre mémoire et transformation. « Décembre » (hors EP), puis « Thylacine » (EP), inspiré par cet animal disparu, prennent une résonance particulière. La figure du vivant déraciné, souvent évoquée par Gaëlle, prend ici toute sa dimension. À un moment, Florent construit ses boucles en direct, ses orteils dérapent, le morceau s’arrête. Ils reprennent, sans tension et avec humour, comme si l’erreur faisait pleinement partie du chemin. « Angel » (hors EP), puis « Rival » (hors EP), révèlent un autre visage du projet. Sur « Rival », l’instrumental devient puissant, presque tellurique. Florent dialogue avec Billi, les corps se répondent. Gaëlle les observe en retrait, un sourire aux lèvres. On y lit la satisfaction d’un projet collectif qui respire, d’un laboratoire vivant, cet « archipel » évoqué lors de notre première rencontre.
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Un EP comme une traversée
Les titres de l’EP s’enchaînent sans rupture artificielle. « Gathering » (EP) agit comme un point de rassemblement, fidèle à la signification du nom Okali : faire attention à l’autre. Puis vient « Santokali » (hors EP), nouveau morceau, joué pour la première fois. Une offrande plus qu’une démonstration.
Avant le dernier titre, l’émotion submerge Gaëlle. Les larmes coulent tandis qu’elle cite celles et ceux qui, depuis trois ans, soutiennent le projet, parfois dans l’ombre. Elle sait qu’elle ne pourra pas nommer tout le monde, mais l’essentiel est là. Okali avance grâce aux mains tendues, sans plan de carrière figé, sans ambition autre que celle de faire les choses avec sincérité. La soirée s’achève avec « Singuele » (hors EP), premier morceau composé pour Okali. Une chanson fondatrice, où le français se mêle à l’éton, dans un jeu de contractions et de glissements linguistiques qui résume à lui seul l’ADN du projet.
Après une trajectoire déjà dense, Okali ne donne pas l’impression d’arriver, mais de continuer. De creuser un sillon. À hauteur d’humain. Ce premier EP ressemble à ce que le duo revendique depuis le début : une création sans codes, guidée par l’instinct. Une musique nourrie d’histoires personnelles, pensée pour être partagée. Une invitation à écouter autrement. À prendre le temps. À faire attention.
