Bonne Nuit, le duo vendéen installé à Paris, transforme l’angoisse collective en électro pop brûlante. À l’aube de la sortie de leur nouvel EP Criez, Vomir, Pleurer, ils nous racontent cette vision d’apocalypse festive, leur rapport au politique et leur ascension fulgurante dans l’interview qui suit.

Rencontré aux Trans Musicales de Rennes en décembre, Bonne Nuit n’avait pas encore sorti son nouvel EP. Sur scène, le duo vendéen installé à Paris annonçait déjà la couleur : « Nous sommes les prophètes de la fin du monde. » Aujourd’hui, Criez, Vomir, Pleurer s’apprête à donner corps à cette promesse. Entre electroclash brut, synthés abrasifs et textes en français oscillant entre colère et tendresse, Théodore Babarit et Étienne Coutand façonnent une pop électronique sous tension, une musique qui observe le monde vaciller… sans jamais renoncer à danser.

Le premier single, Criez, Vomir, Pleurer (14 novembre 2025), posait déjà les bases : urgence, saturation, répétition nerveuse. Avec « Montréal » (19 janvier 2026), le duo révèle un versant plus intime et retenu. Le reste du projet ( Plus rien dans la tête, L’ascenseur, Krema et On a bien rigolé ) prolonge cette dynamique de contrastes, entre tension électrique et ironie grinçante.

Bonne Nuit ne se revendique pas militant, mais leur concert est « forcément politique », parce qu’il refuse d’être lisse. Une sueur froide devenue transe collective. La fin du monde attendra. Pour l’instant, on danse. En coulisses, le duo revient sur cette vision d’apocalypse festive, son rapport au politique et son ascension fulgurante.

Comment vous présentez-vous à quelqu’un qui ne vous connaît pas et qui vous découvre pour la première fois ?

Étienne : Nous sommes les prophètes de la fin du monde. C’est un peu l’idée. Dans notre live, on raconte comment on arrive à cette fin du monde. On joue en quelque sorte le dernier concert avant l’Apocalypse. Musicalement, on fait de la pop électronique avec des influences punk.

Théodore : Oui, ces influences punk parlent de ce mur qui se rapproche de nous. Il y a une peur étrange, mais aussi une fascination face à tout ça.

Comment s’est faite votre rencontre ? Vous aviez un autre groupe auparavant : pourquoi ce changement et la naissance de Bonne Nuit ?

Théodore : J’avais un groupe avec mes amis du collège. On a intégré Étienne parce qu’il faisait de l’accordéon. De cette rencontre, on est restés amis. Ensuite, Étienne et moi sommes montés à Paris pour nos études : lui en ergothérapie, moi en droit. On a eu envie de continuer la musique ensemble, avec l’idée d’en faire quelque chose de sérieux, tout en gardant un espace pour se lâcher, s’exprimer. Bonne Nuit est né comme ça.

C’était votre première fois aux Trans Musicales ?

Étienne : Oui, c’était la première fois qu’on venait, mais évidemment qu’on connaissait. On était comme des fous de jouer ici.

Théodore : On n’était jamais venus, même aux Bars en Trans, mais on connaissait tout ça. Rennes n’est pas une ville qu’on connaît très bien, alors que c’est une ville géniale. Les Trans Musicales, c’est mythique, c’était un rêve. Et aujourd’hui, il se réalise, c’est très beau.

Votre prochain EP s’intitule Criez, Vomir, Pleurer. Pourquoi ce titre ?

Théodore : Parce que c’est le titre d’un des morceaux. On aime beaucoup les titres en trois mots. Il y a deux ans, on avait déjà utilisé ce principe. On aime les répétitions, on trouve ça accrocheur. Et dans ces trois mots, il y a énormément d’émotions humaines. C’est très intense, ça raconte beaucoup de choses. Pour être honnête, j’ai entendu ces trois mots dans un bar, prononcés par une femme qui racontait une rupture, une crise d’angoisse, quelque chose de difficile dans sa vie. Elle les a dits dans le désordre. Ils sont restés imprimés en moi. Je me suis dit que s’ils m’avaient marqué à ce point, c’est qu’ils étaient forts.

Étienne : Sur cet EP, on traverse beaucoup d’émotions : la tristesse, la colère, la joie. Il y a aussi plusieurs univers musicaux différents, donc ce titre nous semblait cohérent avec l’ensemble.

Est-ce que vous considérez Bonne Nuit comme un groupe engagé ?

Théodore : C’est forcément un concert politique, dans le sens où ce n’est pas lisse. Il y a une forme de brutalité dans nos influences. Après, est-ce qu’on est engagés ? Il y a des groupes beaucoup plus engagés que nous, avec des messages plus frontaux.

On ne se définit pas uniquement comme un groupe engagé, mais certaines chansons le sont davantage. Quand on parle d’Emmanuel Macron, par exemple, c’est clairement notre morceau le plus engagé.

Vous sentez-vous totalement libres dans votre manière de créer aujourd’hui ?

Étienne : Totalement libres… Je ne sais pas. On a toujours envie de parler au plus grand nombre, de ne pas diviser.

Théodore : On essaie de rassembler autour de notre musique, d’être fédérateurs, de faire la fête ensemble.

Étienne : On ne veut pas être trop clivants. On veut transmettre nos messages sans diviser. Bien sûr qu’il y a une forme de liberté, mais on garde en tête qu’on ne veut pas heurter inutilement ou perdre des gens en les blessant profondément.

Vous assumez vos prises de position tout en acceptant la pluralité ?

Théodore : Exactement. On assume complètement ce qu’on dit, mais on sait aussi se remettre en question. On exprime notre point de vue, tout en acceptant qu’il y ait une pluralité d’opinions.

Adaptez-vous votre concert selon le lieu ou le public ?

Théodore : On essaie de le faire le moins possible. On peut adapter la manière dont on présente les choses, mais pas le fond. Changer complètement notre message serait un manque de respect. Le but, c’est d’être fidèles à ce qu’on veut dire, partout. La forme peut évoluer, mais pas le message.

Le milieu musical est précaire. Vous considérez-vous comme chanceux aujourd’hui ? Vivez-vous de votre musique ?

Étienne : Ça fait deux ans qu’on a le statut d’intermittents du spectacle. C’est incroyable pour nous, un vrai accomplissement. On vit de notre musique, et c’est déjà énorme.

Théodore : Beaucoup d’artistes n’ont pas la chance d’être accompagnés par des salles subventionnées ou un entourage professionnel. Nous, oui. Mais on n’a jamais fait ça pour l’argent. Tant qu’on peut vivre et se nourrir, ça nous va. Ce qui me révolte davantage, ce sont les inégalités croissantes et la scission dans la société.

Parmi toutes les dates marquantes de cette année, laquelle vous a le plus touchés ?

Étienne : La première partie de Philippe Katerine au Festival de Poupet. C’est notre festival préféré, juste à côté de chez nous. On peut presque y aller à pied. Partager la scène avec La Femme, c’était légendaire pour nous.

Théodore : L’annonce de La Maroquinerie, le 19 mars à Paris, c’est aussi très fort. Les Trans Musicales, c’est incroyable. Il y a tellement de choses qui nous arrivent qu’on ne sait plus où donner de la tête. Et la sortie de l’EP, le 20 février, est un moment important. Être fier de sa musique, c’est un sentiment vraiment très agréable.

Y aura-t-il d’autres sorties avant l’EP ?

Théodore : Oui, un single est sorti en janvier, il s’appelle « Montréal ». C’est une chanson plus intime, qu’on prépare depuis longtemps et dont on est très fiers. Elle annonce l’EP.

Faut-il s’attendre à une montagne russe musicale ?

Théodore : L’EP est très contrasté, mais on essaie de garder une cohérence. On se nourrit de nombreuses influences, comme tous les artistes, et l’enjeu est de créer notre propre schéma sans nous trahir.

Qu’aimeriez-vous que le public retienne en sortant de votre concert ?

Théodore : Puisque c’est la dernière fête avant la fin du monde, on veut planter une graine. Repousser cette fin le plus loin possible. Que le mur s’éloigne. Qu’on se rassemble.

Étienne : Une petite prise de conscience de ce qui pourrait arriver si on continue comme ça.