Le 30 janvier, Gervaise dévoilait La Pudeur, son tout premier album. Un projet intime où elle parle de vulnérabilité, de guérison et de cette armure qu’on apprend à desserrer. On l’a rencontrée pour un entretien sans détour.

La Pudeur signe un nouveau chapitre pour Gervaise. Après trois EP, l’artiste présente un album de 12 titres où elle explore ses failles, ses excès, son hypersensibilité, l’anxiété, la solitude et l’amour. Pensé comme un concept, l’album fait de son armure visuelle le symbole d’une pudeur qu’elle enlève… sans jamais la renier totalement. À l’occasion de cette sortie, elle nous raconte la naissance de cet album, les morceaux qui l’ont marquée et ce qu’elle souhaite transmettre.

Phenixwebtv : La Pudeur est ton tout premier album. Qu’est-ce que ça représente pour toi aujourd’hui de le voir enfin sortir ?

Gervaise : C’est marrant parce que, de base, quand j’ai commencé à penser à l’album avec mon équipe… Moi, j’ai déjà sorti trois EP, donc je ne me rendais pas vraiment compte de ce que ça faisait de sortir un album. Force est de constater qu’en faisant cet album, je me suis quand même rendu compte que ça changeait des choses. J’ai l’impression d’être une grande d’avoir sorti un album.

Je trouve aussi que, forcément, comme c’est plus long, on a plus le temps de prendre le temps, d’aller plus au fond des choses, de creuser un peu plus, de réfléchir vraiment à un concept avec 12 titres.

Pourquoi avoir choisi ce titre, La Pudeur, pour un projet aussi personnel ?

Justement parce que j’ai décidé de ce titre-là pour la pudeur que j’ai enlevée pour écrire ces titres, et aussi pour la pudeur que je garde. Je pense que je suis quelqu’un de très pudique en réalité, et que ça fait aussi beaucoup partie de moi.

Dirais-tu que cet album est encore plus intime que tes précédents EP ?

C’est quand même plus intime. J’ai encore ce côté de la pudeur, mais des sons comme Journal Intime, qui est le premier morceau, ou même Je vais bien, où j’avoue vraiment que je ne vais pas bien… Je pense que plus ça va, plus j’assume le côté vulnérable, le côté un peu femme forte. C’est un peu cliché comme phrase, mais je trouve que j’assume ma part de vulnérabilité sur cet album.

On y parle beaucoup de failles, d’excès et de contradictions. Comment écris-tu ces morceaux ?

Je suis assez intuitive au niveau de l’écriture. Je ne me force pas à écrire, en règle générale ça vient tout seul. Ça me traverse. Après, je peux avoir une phrase ou deux et aller creuser le sujet. Mais en général, ça devient toujours très viscéral. Je travaille seule, mais je travaille aussi avec François Vellegrine, et parfois avec William. On co-écrit et on co-compose ensemble. Soit j’arrive avec une chanson déjà toute faite, soit on co-compose ensemble.

Journal Intime crée une proximité immédiate. C’était une volonté forte dès le départ ?

Oui. On en revient à la pudeur. D’ailleurs, sur toute la cover, j’ai une armure sur moi, parce que pour moi l’armure et la pudeur sont liées, c’est un peu la même chose. J’ai juste théâtralisé avec toute cette DA jeune dark pop et cette idée d’armure. Mais oui, j’avais envie justement de retirer l’armure pour avoir plus de proximité avec les gens, pour que ça ne m’empêche pas d’y accéder.

Cette armure, tu la vois davantage comme une protection ou comme un poids ?

C’est un peu les deux. La pudeur, c’est clairement de la protection, mais ma volonté, c’est que ça ne m’empêche pas d’être moi, que ça ne me coupe pas des autres ni des émotions. C’est pour ça que j’ai fini l’album par « Je suis née. »

Dans le show et dans les concerts, c’est un peu la même chose. Cette armure est là. Des fois je la connais bien, mais des fois elle est trop rigide, trop froide. L’idée, c’est de pouvoir en enlever des bouts pour être un peu plus libre.

Tu abordes l’hypersensibilité, l’anxiété et la solitude. Est-ce directement lié à ton vécu ?

Oui, c’est clairement des sujets que j’ai vécus ou que des proches ont pu vivre. « Ultrasensible » parle justement de ma petite sœur, qui a une maladie. J’avais vraiment envie de parler de cette maladie invisible. C’est une maladie neurologique, donc ce n’est pas quelque chose qu’on voit au premier abord.

J’avais aussi envie de parler de sa force. Elle m’impressionne beaucoup par sa manière de faire face au monde, et j’avais envie de parler de ça aussi sur l’album.

Est-ce indispensable, selon toi, de parler de ses blessures pour toucher les gens ?

Non, ce n’est pas une obligation du tout. Je ne pense pas à ça quand j’écris, je fais les choses sur le moment. J’écris une chanson parce que ça me parle à moi, parce que ça me guérit. Je pense que cet album est dans une vraie volonté de guérison, de dire les choses, d’avancer, de mieux comprendre où j’en suis.

Je suis très heureuse si ça touche les gens, et je pense que quand on parle sincèrement, ça parle forcément aux autres.

Certains morceaux ont-ils été plus difficiles à écrire que d’autres ?

Oui, il y en a plusieurs (rires). « Je vais bien » n’était pas évident, parce qu’il est très sensible. Je ne peux pas dire que j’ai été en dépression, mais j’ai eu de grosses phases de déprime il y a un an ou deux, donc ça parle de ça. Ce n’était pas évident à écrire, et d’ailleurs c’est la première prise qu’on a gardée. J’avais encore une émotion dans la gorge, c’est pour ça qu’on l’a conservée.

Il y a aussi « Rupture Classe », qui parle de ma rupture. Ce n’était pas évident non plus, mais écrire fait du bien : une fois que ça sort, on a l’impression d’avoir un peu avancé.

Défendre cet album sur scène, notamment pour la release, ça t’inquiète ?

Non, je n’appréhende pas la réaction. Je me suis beaucoup livrée, mais je n’ai pas peur de la manière dont ça va être reçu. Je me mets surtout beaucoup de pression, parce que je veux que ce soit bien, mais j’ai surtout hâte que les gens découvrent et écoutent l’album.

Qu’aimerais-tu que le public ressente en découvrant La Pudeur ?

Je ne sais pas si j’ai envie qu’ils me comprennent. J’ai surtout envie qu’on partage des émotions fortes ensemble. Si ça permet aux gens de pleurer, de sourire, ou d’être traversés par les mêmes émotions que moi quand j’écrivais ces chansons, c’est déjà très chouette.

Si l’on devait entrer dans ton univers par un seul titre ?

Journal Intime. C’est une très bonne introduction.

Quand tu dis Je vais bien, est-ce symbolique ou réel ? Aujourd’hui, tu vas mieux ?

Oui, je vais vraiment mieux. Je suis très contente de ce que j’ai pu écrire pour l’album, et j’ai l’impression d’avoir dit les choses que j’avais à dire. C’est assez apaisant.

Qu’est-ce qui te révolte le plus aujourd’hui dans l’industrie musicale ?

Il y a beaucoup d’âgisme. Quand tu as passé 30 ans, surtout en tant que femme, ça devient plus compliqué. Si tu n’as pas eu de succès avant, on te fait comprendre que c’est trop tard. Je l’ai tellement intégré que parfois je le pense moi-même, et j’essaie de lutter contre ça. On n’est pas mortes à 30 ans dans la musique, et je trouve ça profondément injuste.

À l’approche de la sortie, as-tu le sentiment d’avoir dit tout ce que tu avais à dire ?

Oui, complètement. C’est très apaisant. Si tout s’arrêtait demain, je serais très contente de finir sur cette note-là.

Te projettes-tu dans une autre voie que la musique ?

Je préférerais ne faire que ça. Si je devais faire autre chose, je le ferais, mais dans l’idéal, j’aimerais continuer la musique toute ma vie.

Parviens-tu à vivre de ton art aujourd’hui ?

Je suis intermittente du spectacle, ce qui me permet majoritairement de me concentrer sur mon projet. Je fais encore des choses à côté, dans le cadre de l’intermittence, mais toujours dans le milieu artistique.