Dans la luge de Schopenhauer de Yasmina Reza

Dans la luge de Schopenhauer

« Dans la luge de Schopenhauer » est au départ un texte de Yasmina Reza, écrit sans penser à une future pièce de théâtre, mais dont les personnages se sont finalement imposés à l’auteur, comme des voix demandant impérieusement à être entendues au-delà de l’écrit.

Et c’est Frédéric Bélier-Garcia, convaincu dès la première lecture du texte, qui en a orchestré la mise en scène d’une extrême précision, sur un plateau où ces 2 femmes et ces 2 hommes vont se croiser, s’exclure mutuellement, se supporter pourtant, se retrouver peut-être.

Nadine Chipman est mariée à Ariel Chipman, éminent spécialiste de Spinoza, jusqu’au jour où tout bascule. « Il ne peut plus saquer Spinoza » dit Nadine, qui ne s’est jamais intéressée au philosophe. Là où elle ne voit que sénilité naissante, perte de facultés intellectuelles, c’est pour Ariel le premier pas vers l’inéluctable, la première marche d’une descente aux enfers sur la luge de Schopenhauer, philosophe d’un forme de désespoir puisque la vie n’est pour lui qu’un « épisode qui trouble inutilement la béatitude et le repos du néant ».

Serge Othon Weil, son ami, mais l’est-il vraiment puisqu’Ariel ne peut plus le supporter non plus, l’accuse de vivre en robe de chambre, vêtement du désespoir s’il en est… Et lui-même, toujours cravaté, ce qui exaspère Ariel, de se lancer dans des digressions sur la fusion Renault Nissan, l’entreprise française, la vie en couple, la sexualité condamnée à s’effacer avec les années de vie commune et le refus d’une certaine morosité comme s’il s’agissait de tenir le coup, jusqu’au bout.

Attentive en apparence à leurs obsessions, une psychiatre assiste, muette, à leurs délires, leurs digressions, et lorsqu’enfin elle se lève pour parler, on attend des explications, des commentaires, et elle se livre alors à un récit absolument inattendu d’une marche dans la rue derrière une vieille dame qui lui sert à décharger sa haine de la vieillesse, de la pesanteur de l’existence qu’elle refuse d’assumer en revendiquant la frivolité, une arme d’auto-défense qui consiste à acheter une énième paire de chaussures pour oublier, se venger du temps qui passe.

Ariel supporte, écoute, renfrogné, terré dans un fauteuil effiloché – œuvre d’un artisan tapissier qui croupit dans une maison de retraite – finit par remettre un costume mais surtout pas de cravate, se dresse à la fin de la pièce pour réclamer son dû, de l’attention, de la compassion, de la bienveillance sinon de l’amour.

Les acteurs et actrices dont l’auteur Yasmina Reza sont remarquables dans ces monologues où chacun est enfermé dans son discours obsessionnel, exaspéré et exaspérant. Yasmina Reza, avec sa petite silhouette perchée sur de hauts talons, semble, avec une extraordinaire économie de gestes, littéralement danser son rôle, tant son corps parle autant que sa voix à la diction parfaite pour ce texte, tournée vers l’intérieur et pourtant laissant tout filtrer jusqu’à vous atteindre au cœur de vous-même.

Jérôme Deschamps campe avec humour un Serge lourdaud, fatigant, André Marcon est extrêmement juste dans son attitude désabusée, résigné, croit-on, jusqu’à la fin où il lance ce dernier appel à Nadine, scène infiniment émouvante. Qu’on ne s’y trompe pas, on rit souvent à l’écoute de ce texte qui ne manque pas d’humour…

Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia

Avec Yasmina Reza : Nadine Chipman

André Marcon : Ariel Chipman

Jérôme Deschamps : Serge Othon-Weil

Christèle Tual : La psychiatre

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