Après avoir chroniqué son premier EP, nous avons rencontré Aprile aux Bars en Trans, au début du mois. L’occasion de prendre le temps d’échanger avec elle sur la genèse de ses chansons, son besoin d’écrire, sa relation à la scène et les projets qu’elle construit déjà pour la suite.

On arrive à Rennes sous une fine pluie, presque rassurante pour un début de Bars en Trans. Direction La Parcheminerie pour récupérer nos accréditations, premiers pas dans le festival, premières rencontres aussi. Aprile nous attend déjà, accompagnée de sa manageuse. Le cadre est simple, calme, encore à l’écart de l’effervescence du soir. C’est ici que nous la rencontrons pour la première fois, quelques heures avant son concert. Son premier EP vient tout juste de sortir, et elle s’apprête à le présenter au public des Bars en trans. On prend le temps de parler de ce que représente ce moment, de l’arrivée aux Bars en Trans avec des chansons enfin disponibles, de l’écriture comme refuge, de la pudeur, de la scène, et de cette envie très forte de faire du bien à celles et ceux qui l’écoutent.

Un échange posé, sincère, à l’image de sa musique. La suite se jouera un peu plus tard, sur scène. On vous raconte tout ça dans notre live report des Bars en Trans.

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Ton premier EP vient de sortir. Qu’est-ce que ça représente pour toi d’arriver aux Bars en Trans avec ces chansons-là ?

Aprile : C’est ma première présentation aux gens, ma première présentation au monde en tant qu’artiste, avec des chansons qui sont vraiment sorties et produites. C’est étrange d’avoir enfin des morceaux sur les plateformes, que les gens peuvent écouter. En tant qu’artiste, ça veut dire énormément. C’est officiel, c’est un travail abouti. Je suis fière de pouvoir enfin les présenter à un public et de vivre pleinement la musique.

Il y a aussi tout ce que ça implique : les plateformes, les chiffres… Mais surtout, aujourd’hui, je peux enfin me montrer à travers ma musique. Je pense souvent à la petite moi qui rêvait que ça lui arrive.

Les Bars en Trans, c’est un festival que tu connaissais déjà ?

Aprile : Pas du tout. Je viens de la campagne, des Cévennes. C’est depuis que je suis à Paris, depuis trois ans, que je découvre les festivals. Je connaissais surtout les grands festivals d’été, mais sinon, je ne connaissais pas du tout le milieu musical. Je ne savais pas comment on enregistrait une chanson, comment la mettre sur les plateformes, ni même que les open mics existaient. Vraiment, j’ai débarqué de ma campagne sur le dos d’une vache. You’re welcome.

Ton EP dégage une vraie cohésion émotionnelle. Comment s’est construit cet équilibre entre fragilité, espoir et affirmation ?

Aprile : Je n’ai pas l’impression d’avoir travaillé cet équilibre consciemment. Les chansons sont venues naturellement, et on les a arrangées comme on le sentait. Ça fait partie de moi. J’aime beaucoup les balades, dévoiler mes émotions. Mais quand je traverse des moments plus compliqués, ma façon de faire face, c’est aussi d’écouter des chansons qui font du bien, qui remontent le moral.

« Miel de ma vie », par exemple, je l’ai écrite en pleine dépression saisonnière, en novembre. Dans ma tête, je ne faisais que du soleil. Il y a parfois une mélancolie profonde, parfois beaucoup d’enthousiasme, et je pense que cet ensemble me ressemble vraiment. C’est cet équilibre-là qu’on a essayé de retranscrire.

« Je n’ai jamais oublié » est un titre très fort. Comment as-tu abordé l’écriture d’un morceau aussi chargé ?

Aprile : C’est la chanson la plus compliquée à écrire et à sortir, parce qu’elle ne parle pas de moi. C’est une question qui revient souvent : est-ce autobiographique ? Non, pas du tout. On s’est beaucoup interrogés sur l’utilisation du « je ». Quand j’ai partagé la chanson sur les réseaux, j’ai reçu énormément de retours, de personnes très différentes. À partir de là, je ne me voyais absolument pas l’écrire à la troisième personne.

Le « je » était la manière la plus universelle de la faire exister. Je l’ai pensée comme une chanson refuge, pour que chacun puisse se l’approprier. Je l’imagine chantée dans une voiture, écoutée pour extérioriser, se libérer, aller un peu mieux. Elle parle de violences sexistes et sexuelles, mais aussi de violences physiques et psychologiques. Même si je l’ai écrite pour les survivantes et les survivants, beaucoup de personnes s’y reconnaissent à travers d’autres vécus. Quand on me dit que cette chanson fait du bien, pour moi, c’est le plus grand succès.

Est-ce que « Je n’ai jamais oublié » fait écho à « Journal intime », qui parle de l’écriture comme d’un exutoire ?

Aprile : Oui. Quand je ne vais pas bien, je ressens quelque chose de très fort dans tout mon corps. J’ai besoin d’écrire. Avoir un journal intime est assez récent pour moi, tout comme l’écriture de chansons. Je me rends compte que juste après avoir écrit, je me sens mieux. Le journal intime, c’est déposer ses émotions quelque part pour mieux les comprendre et les sortir de soi.

Pour « Je n’ai jamais oublié », tout est parti du refrain, au piano : « je n’ai jamais oublié ce que tu m’as fait ». Je me suis demandé si ça faisait écho à mon histoire personnelle. Peut-être en partie, mais cette chanson est surtout plus grande que moi. Elle devait être donnée à celles et ceux qui sont marqués à vie par quelque chose.

Tu te dévoiles beaucoup, mais sans jamais tomber dans le spectaculaire. Comment trouves-tu cette limite ?

Aprile : Je ne pense pas réussir à me libérer complètement. Certaines émotions me mettent encore trop en danger. Se sentir transparente, ça me fait un peu peur. Même quand des proches me disent qu’ils me suivent sur les réseaux, ça me fait quelque chose.

C’est pour ça que je n’aurais jamais pu écrire « Je n’ai jamais oublié » si ça avait été mon histoire personnelle. Mais j’ai besoin d’écrire des choses vraies, et aujourd’hui, je me vois difficilement écrire sur des sujets qui ne me concernent pas.

« Miel de ma vie » apporte une vraie lumière dans l’EP. Cette douceur est-elle volontaire ?

Aprile : Oui. J’ai envie de faire du bien aux gens, d’apaiser, d’amener quelque chose de doux. C’est dans ma personnalité : je peux être présente dans des moments difficiles, mais aussi partager des moments plus légers. Tout le monde a sa part de lumière et sa part d’ombre. C’était important pour moi de pouvoir à la fois émouvoir et faire du bien.

Tu écrivais déjà quand tu étais plus jeune ?

Aprile : Non, pas vraiment. C’est assez récent dans ma vie. Je pense que c’est pour ça que j’ai écrit « Journal intime » : j’ai pris conscience récemment que c’était un besoin essentiel pour moi.

Comment travailles-tu ta voix sur ce premier EP ?

Aprile : J’ai appris à chanter en autodidacte. J’ai pris quelques cours l’année dernière, mais assez peu. Je me rends compte que ma voix peut prendre beaucoup de formes différentes. Je ne sais pas encore si c’est un vrai choix ou si j’ai simplement du mal à décider comment la montrer.

J’ai appris le piano quand j’étais petite, même si j’ai beaucoup perdu depuis. J’écris mes chansons en répétant des accords en boucle. Mon père avait essayé de faire de la musique à mon âge, et aujourd’hui, il me soutient à 100 % dans ce projet.

Tu t’es aussi fait connaître grâce aux reprises. Qu’est-ce que ça t’a apporté ?

Aprile : Ça m’a permis d’expérimenter avec ma voix, par mimétisme, et surtout de m’amuser. Il n’y a pas d’enjeu d’identité artistique. On prend une chanson existante et on la transforme. C’est vraiment un kiff.

Aujourd’hui, est-ce que tu vis de ta musique ?

Aprile : Non, pas encore. Je suis toujours étudiante. J’espère pouvoir vivre de la musique à la fin de mon diplôme. Je suis en études d’architecture, et mon école a mis en place un aménagement pour que je puisse gérer les deux. Pour l’instant, je mène musique et études en parallèle. 

Et la suite après ce premier EP ?

Aprile : On travaille déjà sur de nouveaux projets en studio. L’idée est d’affiner mon identité artistique, de prendre le temps de construire quelque chose de plus uni. Je travaille en ce moment sur une œuvre plus globale, et certaines compositions déjà sorties sont en cours d’enregistrement et de retravail en studio.