Il y a eu un silence, ce 6 décembre, aux Bars en Trans. Un de ces silences rares, denses, qui suspendent le temps et rendent presque inutile la prise de notes. MDNS venait de prononcer une phrase lourde de sens : « Je me sentais mort à l’intérieur. » Quelques mois plus tard, Drache ! éclate comme une réponse. Un disque de pluie battante, de nuits fiévreuses et de chaleur collective. L’histoire d’un artiste qui a décidé de rester debout.
Le 6 décembre dernier, aux Bars en Trans, on pensait conclure notre journée avec une interview de plus. Ce sera la dernière, et sans doute la plus marquante. MDNS vient défendre Posthume, son premier album sorti en 2024, un disque sombre, presque claustrophobe, enregistré en grande partie seul dans sa chambre avant d’être retravaillé à ICP Recording Studios. Très vite pourtant, la discussion quitte le terrain promotionnel pour devenir plus intime. On lui parle de cette période qu’il raconte dans ses textes. Il prend le temps, cherche ses mots. : « C’était une période très dure. Je me sentais mort de l’intérieur. Ça n’allait pas du tout. Je parlais de dépression, d’addictions… J’avais besoin d’exprimer des choses très sombres. Peut-être que les gens l’entendent, j’en sais rien, mais moi j’avais besoin de le dire. »
Il n’y a aucun effet, juste une sincérité désarmante. On ne relance pas tout de suite, parce qu’à cet instant précis, l’interview sort du cadre. Elle devient humaine. Il reprend : « Aujourd’hui, ça va un peu mieux. Ce n’est pas parfait, il y aura toujours des phases, mais je ne suis plus dans l’autodestruction. »Sur le moment, on ne mesure pas encore la portée de cette phrase. Pourtant avec Drache !, elle prend tout son sens.
« On a des phases, mais le chapitre n’est pas terminé »
À la fin de Posthume, un morceau s’intitule « Le chapitre n’est pas terminé ». On lui demande pourquoi. « Parce qu’on a des périodes où c’est plus compliqué que d’autres. Mais ce n’est pas figé. On va se relever. Il faut se battre pour la suite, pour l’avenir, pour soi déjà. » Ce combat, il le revendique sans romantisme : « C’est un combat permanent. Je sais que je suis comme ça et que je serai toujours comme ça. Mais j’essaie de me motiver à faire, à avancer. »
Trois mois plus tard, il avance avec un nouvel EP : Drache ! La drache, dans le Nord, c’est cette pluie battante qui tombe brutalement sur Lille, qui trempe tout, surprend, dérange parfois, mais fait partie du paysage au point d’en devenir une signature. Sur la pochette, son visage est traversé par une ombre verticale, comme une fracture. Mi-clair, mi-obscur. Le rouge du titre tranche net. Tout évoque la tension, la dualité, la traversée.
« Dans cet EP y’a mes nuits, la fête, les erreurs, les larmes, et surtout la chaleur qu’on se donne quand tout est gris. C’est un bout de ma vie. J’espère que vous y retrouverez un bout de la vôtre. Je suis trop heureux d’enfin le partager. Trop hâte de jouer ça en live avec vous, de le crier ensemble, de le vivre pour de vrai. » déclare t’il à travers ses réseaux sociaux le jour de la sortie. Ce « le crier ensemble » n’est pas anodin. Drache ! est un disque qui sort de la chambre pour aller dans la rue, qui transforme l’introspection en énergie collective.
En décembre déjà, il élargissait son propos : « On est dans une période où il n’y a vraiment pas de futur. Notre génération est totalement perdue, elle n’a pas de repères. » Il parle du Nord ouvrier, de ses amis à l’usine, de la précarité qui colle à la peau. « Moi je viens de Lille, de province. On n’a pas ce truc de bourgeoisie. C’est très ouvrier. C’est compliqué. Du coup, d’où l’urgence de vivre. » Cette urgence irrigue tout l’EP.
Mais il fait quand même beau
Le ton est donné dès « Encore ! » avec des guitares plus tranchantes, une batterie plus sèche, presque punk dans son attaque. Le texte oscille entre fatalisme et défi : « Laissez-moi mourir jeune, j’fais de mal à personne… » Mais contrairement à Posthume, la noirceur ne s’enferme plus, elle se projette vers l’extérieur, elle cherche l’affrontement plutôt que le repli. « La faute à qui ! » poursuit cette tension sociale en interrogeant les responsabilités sans désigner de coupable unique, préférant exposer un malaise collectif.
Avec « Téléphone ! », en featuring avec Théa, l’EP trouve un point d’explosion. Les guitares hurlent, la basse vrombit, et le chant alterné crée une tension électrique.« On se suivait déjà, on s’est croisés à des soirées. Quand j’ai fini le morceau, on s’est dit que ce serait bien d’avoir quelqu’un d’autre dessus. Je lui ai proposé direct. Elle a posé son couplet en deux semaines. C’était super naturel. » Le morceau dépasse le simple thème du téléphone : il parle de connexion, de désir, de manque, de cette difficulté à vraiment se rejoindre dans un monde saturé d’écrans.
« On traîne ! » capture l’errance des nuits sans destination précise, les discussions à refaire le monde, les trottoirs comme terrain d’existence. « Sexe, drogue & drame ! » détourne les clichés pour en montrer l’envers. « J’suis pas mort si j’essaie ! » clôt l’EP comme un manifeste. Les instruments sont tonitruants, la tension palpable, mais derrière la rage se dessine une volonté, celle d’essayer, malgré tout.
De son côté, « Enfant de ma ville ! », cœur battant du disque, bénéficie d’un clip dévoilé le jour de la sortie, montrant l’artiste arpenter les rues de milles sans mise en scène artificielle. « Ma ville m’inspire beaucoup. Je suis tout le temps dehors. Je parle pas que de moi, je parle vraiment de nous. » Le morceau est un hommage lucide, sans folklore, profondément ancré.
« Si j’ai pas ça, j’ai rien »
Vers la fin de l’entretien, on lui demande s’il a trouvé sa voie. « Oui. Je pense pas faire autre chose. Si j’ai pas ça, j’ai rien. C’est en toi. Même si tu arrêtes cinq ans, tu reviens à la musique. » Et quand on lui demande contre quoi il est en guerre, il répond simplement : « Contre la haine. Il faut rester humain. L’amour primera toujours. »
Le 6 décembre, il nous a confié qu’il s’était senti à l’aise, que les questions lui avaient permis d’aller plus loin. Nous aussi, on est sortis remués. Parce qu’il y a eu des silences. Parce que certaines phrases dépassaient le cadre d’une simple interview. Parce qu’on avait parlé vrai. Aujourd’hui, en écoutant Drache !, on entend cette traversée. On entend quelqu’un qui transforme la nuit en cri, la pluie en énergie, et la fragilité en force partagée. Sous la drache, il avance. Et cette fois, il ne marche plus seul. Rdv le 10 avril à La Maroquinerie !
