Quelques heures avant de monter sur la scène des Nuits Secrètes, Sam Sauvage nous a reçus. Entre une première grande tournée des festivals, la sortie de son premier album Mesdames, Messieurs ! et une actualité qui s’accélère, l’artiste a pris le temps d’évoquer son écriture, son regard sur la société, son attachement à Boulogne-sur-Mer et sa manière d’observer le monde qui l’entoure. Rencontre.
Une première saison des festivals « presque trop belle pour être vraie »
Phenixwebtv : On t’a découvert au Printemps de Bourges, puis on t’a revu à Art Rock et au Main Square l’année dernière. C’était le tout début, et c’était déjà impressionnant.
Sam Sauvage : Oui, j’étais choqué du monde.
Comment tu vis cette première vraie saison des festivals ?
Sam Sauvage : Très bien. Très fatigué, mais pour la bonne cause. (Rires.) Depuis qu’on a un bus, on ne dort plus, mais par contre on roule. Je rigole, mais on est trop contents de faire ça. Il y a plein de festivals, on est programmés partout, là où on voulait. C’est presque trop beau pour être vrai. Et puis, surtout, on est contents de voir autant de monde à chaque fois. C’est une vie qui ne s’arrête pas, mais c’est celle qu’on voulait.
Tu connaissais déjà les Nuits Secrètes avant d’y jouer ?
Sam Sauvage : Oui, bien sûr. En plus, je suis du Nord, donc je connaissais les Nuits Secrètes. Pas comme ma poche, parce que je n’y étais jamais venu comme festivalier, mais je connaissais bien. Je crois que c’est le festival que tu as envie de faire quand tu viens du Nord. Donc c’était l’occasion de le faire pour la première fois.
« Avant, je voulais presque combattre le public »
Qu’est-ce qui change entre un festival, où une partie du public te découvre, et un concert où tout le monde vient pour toi ?
Sam Sauvage : Avant, j’étais très attaché à cette idée qu’il fallait attraper le public que tu ne connais pas, presque le combattre. Et c’était une erreur monumentale. Aujourd’hui, je laisse faire la rencontre. Parfois, je force un peu les choses quand c’est nécessaire, parce que quand le public vient voir un autre artiste et qu’il n’est pas du tout attaché à ce que tu proposes, c’est assez violent pour nous. Alors on essaie de passer au-dessus et d’aller chercher ce qu’il y a à aller chercher.
Avant tout, on essaie surtout de retrouver le plaisir de jouer ensemble. Quand on joue dans une salle où les gens ont pris leur place pour nous, même si je n’ai pas encore fait de très grosses salles (600, 700, 800 personnes maximum) je joue avec eux parce que je sais qu’ils connaissent une partie des chansons. À l’inverse, quand personne ne nous connaît et que ça se passe moins bien, on ne sent pas vraiment le public. Il est curieux, mais il n’est pas actif. Alors, dans ces moments-là, on joue entre nous. Et c’est comme ça que ça se passe.
« Je raconte plus les gens que moi-même »
Tu as sorti ton premier album, Mesdames, Messieurs !. Pourquoi ce titre ?
Sam Sauvage : Ce n’était pas du tout pour faire une distinction entre « mesdames » et « messieurs ». C’était plutôt l’expression Mesdames, Messieurs. Il y a un double sens. Il y a l’artiste qui se présente, que personne ne connaît, qui va inonder les médias pour essayer de se faire connaître, et qui dit : « Mesdames, Messieurs, écoutez-moi, je vous en supplie… ou écoutez-moi si ça vous chante. »
Et puis il y a l’autre idée : raconter Mesdames, Messieurs. Moi, je raconte plus les gens. J’ai l’impression que ma vie n’intéresse personne, donc je raconte la société, je raconte de mon point de vue. Je raconte Mesdames, Messieurs.
Tu ouvres l’album avec « Avis de tempête ». Avec les températures actuelles, certains y voient une chanson sur la canicule. Tu y avais pensé ?
Sam Sauvage : (Rires.) Non ! En plus, je l’ai écrite en hiver… tout en sachant qu’il y aurait une canicule. Je crois qu’aujourd’hui, c’est presque devenu une règle générale. Mais « Avis de tempête » a une seconde lecture évidente. Je ne parle pas que de ça. Je parle aussi du grand retour des bottes… et ce ne sont pas les bottes de pluie ! (Rires.) Ça me fait marrer quand je vois des commentaires qui disent : « Super, c’est une chanson sur la canicule ! » Je me dis : « Oui… il n’y a pas que ça. » Mais je ne peux pas en vouloir aux gens. Chacun interprète les chansons à sa façon.
C’est comme « Un Cri dans le métro ». C’est une chanson où je parle d’un SDF. Même en festival, je la fais. Ça ne plaît pas à tout le monde, mais je le fais parce qu’elle fait partie de moi.
« Je ne vis pas à travers la beauté »
Dans « J’suis pas bo », tu grossis volontairement le trait ou c’est vraiment ce que tu ressens ?
Sam Sauvage : (Rires.) Ah bah je ne suis pas beau ! On pourra me dire le contraire, les gens me disent souvent : « Mais si… », mais moi, je n’ai jamais été d’accord avec ça. Je crois qu’il y a une hypocrisie autour de la beauté. Pas qu’en France, d’ailleurs. À chaque fois que je dis ça, les gens s’indignent en disant : « Mais non, aujourd’hui c’est la tolérance. » Et moi, je suis dans la tolérance et la bienveillance. Peut-être même plus que ceux qui le disent.
La beauté change selon les époques. C’est comme la mode. Quand j’étais au collège, je n’étais pas du tout dans les codes. Aujourd’hui, je ne sais pas… Chacun trouve sa beauté et s’exprime différemment. Moi, je crois que je n’ai pas une beauté au sens où la société l’entend. Mais je suis tellement d’autres choses que je ne vis pas à travers ça. Voilà comment je vois les choses.
Boulogne, une ville qu’il tient à défendre
Tout à l’heure, tu parlais du Nord. Tu consacres justement une chanson à ta ville d’origine (Boulogne), aujourd’hui tu vis à Paris. Pourquoi était-ce important pour toi ?
Sam Sauvage : Je me définis rarement par là d’où je viens, mais plus par là où je vais. C’est une phrase que je dis souvent en concert et qui est hyper importante pour moi. Mais je ne peux pas renier que Boulogne est une terre qui m’a accueilli, musicalement comme humainement. C’est là que tout a commencé pour moi, autant dans la vie que dans la musique.
Et puis c’est une ville où il se passe des choses, socialement et politiquement. Je ne suis pas d’accord avec beaucoup de clichés qu’on entend. Quand on dit que c’est une ville raciste, tout ça… Moi, ce que j’ai vu, ce sont des pêcheurs, qu’on considère parfois comme d’extrême droite, aller aider des migrants qui essayaient de traverser la Manche et qui se noyaient. C’est ça que j’ai vu. Et je crois que c’est important de le raconter. Quand on vient d’une terre, il faut aussi la défendre, dans la limite de ce qui peut être défendu. Et ça, ça doit être défendu.
« Les gens pensent que tout va vite »
Il y a eu ton premier album, les Victoires de la Musique, les festivals… Est-ce que tu as l’impression que tout arrive très vite ou est-ce que tu arrives à prendre du recul ?
Sam Sauvage : À la fois, je ne suis pas près de prendre la grosse tête parce que j’ai tellement peur que ça s’arrête tout le temps… Je ne suis pas près de devenir confiant. On ne peut pas devenir confiant dans ce métier, il faut être fou. Je crois surtout que les gens pensent que ça va vite. Et c’est normal.
Il y a aussi eu une polémique…
Sam Sauvage : Oui, c’est normal. Tu ne peux pas leur en vouloir. Les gens voient que j’ai signé avec un label, mais ils ne voient pas que j’ai mis dix ans à signer. Ça, ils ne le savent pas.
C’est aussi le revers de la notoriété. Tu comprends que certaines personnes puissent réagir comme ça ?
Sam Sauvage : Si on parle de la Victoire de la Musique, c’est difficile pour moi de comprendre parce que ça m’atteint personnellement. Mais si j’essaie de prendre du recul, je pense que ça explique beaucoup de choses sur notre société. On a toujours cette volonté de mettre les gens les uns contre les autres. Comme si le rap et la chanson française ne pouvaient pas cohabiter. Je trouve ça assez dommage.
Maintenant, j’ai décidé d’une chose : soit je m’écroule, soit je continue à me battre et à expliquer mon point de vue. Dire aussi que ce n’est pas parce qu’on porte un costume qu’on est bourgeois. On m’a appelé « dandy » dans tous les journaux. Je ne vois pas ce que j’ai de dandy. Je viens de Boulogne-sur-Mer, je n’ai pas les pompes cirées. Il faut simplement expliquer ça à ceux qui veulent bien l’entendre.
« Ce n’est jamais le lieu, c’est les gens dans le lieu »
Tu te définis souvent comme un conteur social. Ton inspiration vient beaucoup de l’observation des gens. Est-ce qu’il t’arrive de croiser quelqu’un dans la rue et de te dire : « Je vais écrire une chanson sur cette personne », ou est-ce que c’est plus diffus ?
Sam Sauvage : Ça dépend des jours. Il y a des matins où je me lève comme tout le monde, je suis de mauvaise humeur et je n’ai envie de croiser personne. (Rires.) Et puis il y a des matins où je me réveille avec une curiosité naturelle. J’essaie de la garder, mais ce n’est pas toujours facile.
J’ai rarement le déclic immédiatement. Parfois, oui, comme pour une chanson que j’ai écrite après avoir rencontré un chauffeur. Là, j’ai senti tout de suite qu’il fallait que j’en fasse une chanson. Mais la plupart du temps, ce n’est pas comme ça. Une rencontre me revient plus tard.
En fait, ce n’est jamais le lieu, c’est les gens dans le lieu. Ça dépend des constats, ce n’est pas forcément une seule personne. Ça peut être un groupe, différentes intentions.
« Ça me fatigue mentalement d’être comme ça »
Est-ce que ce n’est pas fatigant d’être tout le temps en train d’observer les gens ? Est-ce qu’il t’arrive d’avoir envie de simplement vivre les choses, sans déjà penser à une chanson ?
Sam Sauvage : Oui, j’y pense, parce que ça me fatigue mentalement d’être comme ça. Mais je n’ai pas envie de tomber dans le cliché du « je suis hypersensible ». Je crois qu’on l’est tous un peu, à des degrés différents. J’ai l’impression d’avoir un faux super-pouvoir. C’est sûrement une invention de mon esprit, mais j’ai l’impression de sentir les choses, les regards entre les gens, l’état de leurs relations. Si je commence à penser à tout ça, ça devient compliqué.
Alors j’essaie de me détacher de temps en temps. J’ai quelques amis avec qui je n’observe rien. Et parfois, j’essaie aussi de m’observer moi-même. Ça me fait du bien de revenir à moi, parce que j’ai longtemps eu du mal avec moi-même. C’est aussi pour ça que j’allais beaucoup vers les autres. Aujourd’hui, j’essaie de recentrer un peu les choses.
« Pourvu que je ne comprenne jamais complètement les gens »
Est-ce qu’il y a encore des comportements qui te surprennent ou est-ce que tu as parfois l’impression d’avoir compris comment fonctionnent les gens ?
Sam Sauvage : (Rires.) Le jour où je dirai ça, je serai très prétentieux.
Donc il y a encore des choses qui t’étonnent ?
Sam Sauvage : Heureusement ! C’est ça qui est passionnant. Quand on rencontre quelqu’un, on se dit souvent : « Tiens, il ressemble à quelqu’un que j’ai déjà croisé, donc il va sûrement réagir comme lui. » Et finalement, c’est tout l’inverse. Même dans les groupes sociaux, il se passe toujours des choses auxquelles on ne s’attend pas. Le monde est aussi imprévisible que déceptif parfois, mais au moins il est imprévisible. Et ça donne des choses à raconter.
Je m’intéresse aussi de plus en plus aux combats. J’y vais toujours en douceur parce que je suis un peureux… (Rires.) Je l’assume. J’ai ma carrière, mon petit ego, et j’ai peur de fragiliser tout ça. Mais dans le monde dans lequel on vit, je crois qu’il va falloir bouger. Donc non, je n’ai rien compris aux gens… et pourvu que je ne comprenne jamais complètement.
« Les festivals, c’est d’abord le travail »
Est-ce que les festivals sont aussi une source d’inspiration ou est-ce que tout va trop vite pour observer les gens ?
Sam Sauvage : Si j’étais festivalier, avec un carnet ou une idée en tête, oui, ça pourrait l’être. Mais là, c’est la partie travail de la musique. À part le moment du concert, qui peut parfois devenir un moment d’observation parce que j’observe les foules… enfin, quand il y a des foules ! (Rires.) Parce que ce n’est pas toujours le cas !
Je crois surtout qu’il faut du temps pour observer. Et c’est justement ce qui me manque en ce moment. Comme on est en tournée, les journées se ressemblent un peu. Ce ne sont jamais les mêmes festivals ni les mêmes personnes, mais tout va très vite. Là, je vous rencontre, et si ça se trouve je ne vous reverrai jamais après quinze minutes. On ne peut pas écrire comme ça, je crois.
« Ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui il y a des gens »
Si on revient au Bastion du Main Square, il y a un an, qu’est-ce qui a changé depuis ?
Sam Sauvage : La musique est devenue mon quotidien. Je voulais que ça devienne mon métier, mais pas pour faire un métier. Aujourd’hui, ça me coûte autant que ça me récompense. C’est le quotidien que je voulais, avec ses avantages et ses inconvénients. Et puis, ce qui a changé aussi, c’est d’avoir un public. Aussi petit soit-il.
Aujourd’hui, on fait une tournée et il y a des gens qui prennent des places. Il n’y a peut-être pas énormément de likes sur Instagram ou de streaming, et ça me mine parfois le moral parce qu’on est tous omnibulés par ces chiffres. Mais en concert, j’arrive et il y a des gens. Peu importe à quoi ils ressemblent, je m’en fiche. Depuis le Bastion, ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui il y a des gens.
« Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde »
Tu termines souvent tes concerts avec La fin du monde. Toi, tu l’imagines comment ?
Sam Sauvage : J’ai toujours regretté d’avoir appelé cette chanson comme ça. Je l’ai fait pour le côté un peu « clic » en mode « attention », alors qu’en réalité ce n’est pas du tout la fin du monde.
Moi, j’essaie d’être optimiste. Mes potes, qui sont très engagés politiquement, me disent souvent que je suis naïf. Et je leur réponds que je préfère ça à être pessimiste. En réalité, ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde. Quand on voit les températures, l’état du monde ou certains dirigeants, on sent bien que quelque chose est en train de changer. Mais ce qui m’interpelle le plus, c’est la fracture entre les générations.
J’ai l’impression qu’on met les jeunes et les plus âgés en rivalité, alors que si on arrivait à se rapprocher, on pourrait sûrement faire avancer les choses beaucoup plus vite.
« Derrière Sam Sauvage, il y a toute une équipe »
Pour terminer, est-ce qu’il y a une question qu’on ne te pose jamais et que tu aimerais entendre plus souvent ?
Sam Sauvage : En règle générale, j’aime bien qu’on me parle de musique. D’ailleurs, là, vos questions, c’était trop bien. En concert, il y a plein de questions qu’on me pose et qui me font un peu chier. (Rires.) Les cheveux, le costume… Je comprends que ça fasse partie de l’image, donc je n’en veux pas aux gens.
Mais j’aimerais qu’on parle davantage des collaborations, parce que c’est un métier d’équipe. Même si c’est moi qui réponds aux questions, derrière il y a une équipe de management, une équipe de tournée, des musiciens, des musiciennes…
Ce n’est pas que Sam Sauvage. C’est pareil pour Mosimann, c’est pareil pour tout le monde. On ne met pas assez en lumière les techniciens, les techniciennes et toutes les personnes qui travaillent dans l’ombre. Ce n’est pas une leçon de morale, mais je trouve que c’est important d’en parler.
