Silly Boy Blue par Jeanne Lula

Silly Boy Blue : « c’est très compliqué de se faire un nom dans la musique, quand on est une femme…»

Dans le cadre du prestigieux Champs Elysées film festival qui s’est tenu du 18 au 25 juin dernier, Silly Blue Boy était l’une des artistes retenues pour assurer une série de showcase en after, sur le rooftop du Publicis. L’ancienne voix du duo Pegase et lauréate des Inouïs du printemps de Bourges 2019, m’a reçu dans sa loge, pour un petit aparté au quelques heures avant de monter sur scène.

Le ciel est menaçant ce mardi 19 juin, lorsque approche l’heure de notre aparté avec Silly Boy Blue. Revenant d’une séance photo, la jeune musicienne s’inquiète pour sa guitare installée sur la petite scène extérieure. Malgré le chapiteau qui a été dressé, elle n’est pas rassurée de laisser son instrument de prédilection ainsi à découvert. Elle ne sera tranquille qu’une fois l’objet de ses angoisses mis en sécurité.

Cover de l'EP "But You Will" de Silly Boy Blue
Cover de l’EP « But You Will » de Silly Boy Blue

Ana Benabdelkarim qui a choisi comme alias Silly Boy Blue en référence à son idole David Bowie sortait le 26 octobre dernier son premier EP quatre titres « But You Will ». Elle s’excuse tout de suite pour le bordel avec cette franchise qui la caractérise désormais, et en français, puisqu’elle n’a pas besoin de se réfugier derrière l’anglais pour répondre sérieusement à mes questions.

Une première question toute simple : Qu’est-ce que t’as avec David Bowie ?

SBB : C’est tout bête, c’est juste un artiste qui m’a accompagné toute ma vie dans le sens où je l’ai écouté très jeune, je l’ai repris très jeune aussi avec mes copines. Il m’a fasciné toute mon enfance et aujourd’hui encore il me fascine complètement. J’aime énormément d’artistes, tout genre confondu, mais c’est vrai que David Bowie c’est vraiment mon idole dans le sens où je l’aime énormément, ou j’aime des pans de son œuvre et j’en découvre encore aujourd’hui puisqu’il a quand même fait 27 albums. Pour moi c’est une richesse énorme musicalement et aussi dans la manière qu’il s’est affirmé en termes de genre et de sexualité. C’est quelque chose qui m’a toujours vachement impressionné. J’ai trouvé ça très fort de grandir avec ce modèle-là.

Pour toi choisir l’alias Silly Boy Blue c’était une évidence ?

SBB : Je me suis posée des questions pour savoir si j’allais l’assumer ce nom, s’il allait me plaire, s’il allait rester etc… Ça me semblait complètement logique, c’est comme un tatouage, je n’avais pas de doute à choisir ce nom-là.

Est-ce que c’est facile d’avoir été la voix d’un groupe et de se lancer en solo par la suite ?

SBB : (Elle réfléchit) Ce n’est pas facile, ça aide d’avoir été dans un groupe c’est clair, ça apprend plein de choses, des techniques sur la musique et même sur le monde de la musique. Ce n’est pas facile de se lancer en solo, il faut vraiment se pousser. Dans mon cas il fallait vraiment se pousser pour avoir confiance en moi, j’apprends à le faire tous les jours, ce n’est pas facile mais c’est très plaisant.

C’était un très bon moment pour moi de recevoir des messages ou que mes proches me parlent de certains morceaux parce qu’ils voyaient ce que je voulais dire

Il y a huit mois tu sortais ton premier EP « But You Will », avec le recul comment tu perçois son accueil par le public ?

SBB : Ça m’a vraiment fait du bien de sortir cet EP parce c’était des morceaux que j’avais conçu dans ma chambre, qui n’avaient pas vocation à être sur le net et il est sorti parce que j’ai décidé de faire ce projet-là. C’était un très bon moment pour moi de recevoir des messages ou que mes proches me parlent de certains morceaux parce qu’ils voyaient ce que je voulais dire. Ça a été aussi bien personnellement que dans mon projet, je l’ai bien vécu.

En écoutant l’EP dans son ensemble, on a l’impression que tu es allée chercher au fond de tes tripes…

SBB : Complètement

Que tu ne veux pas faire semblant…

SBB : Exactement ! j’aimerais bien être capable de faire semblant, de chanter sur des choses que je ne vis pas, de m’imaginer des histoires… pour l’instant j’ai besoin de le faire ainsi, de dire ce que je ressens carte sur table.

Je ne me sens pas encore légitime pour raconter les histoires des autres à leur place.

Les histoires des autres ne t’intéressent pas ?

SBB : Si, elles m’intéressent, mais je ne me sens pas encore légitime pour les raconter à leur place.

Est-ce que tu as toujours l’impression de te cacher derrière l’anglais ?

SBB : Moins maintenant, avant c’était plutôt ça, maintenant je me rends compte que c’est une langue que j’aime beaucoup. Depuis toute petite, j’écoute beaucoup de chanteurs qui chantent en anglais et c’était une évidence. Beaucoup de mes modèles chantent en anglais, donc pour moi c’était naturel.

Il y a un côté un peu androgyne quand on écoute tes chansons, par exemple dans le clip de « The Fight », tu n’es entourée que de femmes. C’était un choix délibéré de ta part ?

SBB : Le clip de The Fight, on a voulu le faire qu’entre femmes, parce que c’était des amis avec qui j’ai fait ce clip et on avait vraiment envie de mettre la femme au cœur du projet. C’est quelque chose qui me tient à cœur, de manière générale le féminisme, je suis pour faire travailler les meufs, les inclure dans des projets qui peuvent les aider. Le côté androgyne dans mes chansons, c’est quelque chose que j’ai voulu et que je défends. J’aimerais que quelqu’un qui a envie de chanter un de mes morceaux, puisse le faire à destination d’une fille ou d’un garçon. C’est quelque chose qui est voulu pour moi, qui est nécessaire aussi de garder ça et de s’adresser directement à la personne qu’à des gens réunis.

C’est très compliqué de se faire un nom quand on est une femme dans la musique, je ne dirai pas médiatiquement, mais avant tout d’assumer son projet.

En tant que « meuf » dans le milieu de la musique est-ce que c’est facile ?

SBB : Il y a plein de choses qui sont mis en place dans les festivals, des équipes sont de plus en plus ouvert avec le post « Me Too », c’est vrai qu’il n’y a pas encore complètement d’égalité. On voit des line up de la moitié des festivals, c’est en majorité des hommes, dans les salles de concerts, ce sont en majorité les hommes qui accueillent. Ça ne veut pas dire que c’est mal, ça veut juste dire que les femmes sont encore largement minoritaires dans la musique et que c’est très compliqué de se faire un nom quand on est une femme dans la musique, je ne dirai pas médiatiquement, mais avant tout d’assumer son projet.

Dans le titre Lea’s Birthday tu parles d’une rêveuse, est-ce qu’il s’agit de toi ?

SBB : (Elle hésite) ouais c’est un peu compliqué…

On est d’accord que tu ne parles que de toi dans l’EP

SBB : Ouais, c’est une période où j’étais un peu hésitante dans ma vie ou c’était un peu compliqué, du coup ça peut être interprété comme une métaphore, je me suis dit que ça se passerait comme ça, mais ça ne s’est pas passé comme je voulais. C’est aussi pour faire des deux côtés de ce qui devait se passer et qui ne s’est pas passé en fait.

Le titre « You’re cool » qui se trouve à la fin de l’EP ressemble à un au revoir qui ne s’est pas bien passé ou je fais fausse route ?

SBB : Non c’est complètement ça… C’est l’un des premiers que j’ai composé juste après Cécilia et du coup pour moi c’est le morceau le plus naïf de l’EP, dans le sens où c’est encore plus carte sur table que les autres. Il n y a pas de métaphores, bon il y en a une au départ, c’est vraiment un truc que j’ai écrit après une rupture avec une personne et c’était vraiment les premières choses que je voulais dire après avoir usé toutes mes cartes « on va discuter », « il faut qu’on parle »… J’ai fait ce morceau là pour remettre de l’ordre dans ma tête.

Cover Vinyle "But You Will" de Silly Boy Blue
Cover Vinyle « But You Will » de Silly Boy Blue

Et comment se passe la composition de tes morceaux ?

SBB : Je la fais chez moi toute seule pour l’instant, peut être à l’avenir je serai entourée… je prends ma guitare, je prends mon ordi et puis je compose. Ça dépend, au début c’est la mélodie et après les paroles. Il n’y a pas de règles, parfois je peux composer un morceau très très vite et parfois je peux revenir dessus.

« Je n’arrivais pas à croire que j’étais la lauréate des Inouïs, pour moi ça n’avait aucun sens, je n’ai jamais rien gagné dans ma vie, je n’ai jamais fait l’unanimité, remporter des concours, des prix ou quoi que ce soit. »

Qu’est-ce que ça fait d’être lauréate des Inouïs du PDB cette année ?

SBB : C’était chouette, une très belle surprise. Pour le coup je l’ai su, j’étais chez moi à paris, puisque je suis rentrée du Printemps de Bourges le samedi et j’étais très fatiguée. Je me suis endormi et le soir c’est mon tourneur qui m’a appelé pour me dire « bon bah tu as gagné le prix ». Je n’arrivais pas à y croire, pour moi ça n’avait aucun sens, je n’ai jamais rien gagné dans ma vie, je n’ai jamais fait l’unanimité, remporter des concours, des prix ou quoi que ce soit. J’ai développé un truc, je ne vais pas parler de phobie, mais plus j’évitais les concours et mieux c’était. Le gros problème avec ça c’était la confiance en moi et de l’avoir gagné, c’était « ouais mais pourquoi ? comment ? » « est ce qu’on est sur ? » et mon tourneur me disait « mais oui j’ai le trophée ça y est c’est toi ». J’ai toujours un peu de mal à y croire, mais c’est une super récompense, j’en suis vraiment reconnaissante.

Ça ouvre des portes pour la suite ?

SBB : Juste les Inouïs c’est un super tremplin qui permet de rencontrer plein de gens de la musique, de l’édition, des labels, des conseils pour la scène, des techniciens … c’est un super tremplin qui apporte beaucoup de choses.

Si je comprends bien, maintenant il n’y aura que la musique comme occupation dans ta vie ?

SBB : Ouais, là c’est prévu pour à partir du mois d’août tout va s’accélérer, il va y avoir un enregistrement en vue d’un single à la rentrée, d’un EP à venir très vite. Il va y avoir beaucoup de dates, donc c’est pareil à partir d’août c’est tout à plein temps.

Silly Boy Blue, Champs Elysées Film Festival 2019.
Silly Boy Blue, Champs Elysées Film Festival 2019.

Est-ce que tu as encore la pression ou ça va ?

SBB : J’ai toujours eu la pression, je me la suis toujours mise, j’ai trop peur de décevoir les gens. La pression je l’ai eu dès l’instant où j’ai commencé à jouer dans une salle minuscule ou devant mes proches. Mais cette pression là, elle est bénéfique et elle me permet de me concentrer, de rester focus. Je suis très reconnaissante d’avoir cette faculté à avoir du trac.

Le regard des autres ça compte toujours pour toi ?

SBB : Oui

Parce que dans « The Fight » à un moment tu parles d’acceptation…

SBB : Le regard des autres compte beaucoup, je pense plus qu’il ne le faudrait, mais je suis en train de travailler dessus pour avoir plus confiance en moi et plus croire en ce que je peux dire et ce que je peux être. Il y a des gens qui m’aident, mon tourneur, ma manageuse qui est aussi mon attachée de presse. J’ai besoin du regard des autres pour avoir des conseils, avancer, grandir mais il faudrait que je puisse m’affranchir à un moment.

Est-ce que la drogue dans le milieu de la musique ça te parle ?

SBB : Ça ne me parle pas du tout, les groupes dans lesquels j’ai été ça n’a jamais été le sujet. On était tous extrêmement sérieux parce qu’on avait tous la pression. Je n’ai pas eu connaissance de ça même dans mes amis qui font la musique, je ne sais pas peut-être c’est dans ma tête. Pas plus que dans d’autres milieu comme la mode, le journalisme, ça ne m’a pas choqué et puis on ne m’a pas non plus proposé. C’est étonnamment quand tu me poses la question que j’y pense.

Tu joues ce soir dans le cadre du Champs Elysées Film Festival, est-ce que le 7ème art c’est un univers qui te tente ?

SBB : Je ne sais pas, peut-être plus tard, tout dépend de ce qu’on me propose et de comment on me le propose. Après je ne suis fermée à rien ni au théâtre ni au cinéma. Composer des choses pour d’autres gens et chanter en français. Je suis jeune j’ai 23 ans, j’ai encore un tas de truc à vivre.

Silly Boy Blue, Champs Elysées Film Festival 2019.
Silly Boy Blue, Champs Elysées Film Festival 2019.

Et composer des musiques de films ?

SBB : Avec grand plaisir, j’ai été super fasciné et je le suis encore par beaucoup de compositeurs de musiques de films que ce soit John Williams (la saga Star Wars), Hans Zimmer (Gladiator, Pirate des Caraïbes…). C’est quelque chose qui me parle et par exemple Xavier Dolan que j’aime énormément qui est un de mes réalisateurs préférés. Je pense que le jour où il me demande de faire de la musique pour l’un de ses films, ce qui ne m’arrivera certainement jamais, je peux mourir tranquille.

Il ne faut jamais dire jamais, c’est comme pour les inouïs…

SSB : (On éclate de rires) Voilà c’est ça, le jour où ça m’arrive je meurs sur place pas de soucis.

Toujours seule sur scène ?

SBB : Pour l’instant Je ressens vachement le besoin de pouvoir m’affirmer, j’ai été longtemps avec des musiciens sur scène, c’était super. Mais c’est vrai que cette expérience seule sur scène ça m’apporte vachement de choses.

C’est facile de tout gérer ?

SBB : Parfois c’est compliqué, il faut porter son matos… c’est compliqué mais en même temps c’est ce que je veux faire, ça va c’est gérable.

On a l’impression que tu aimes beaucoup l’univers sombre des années 80, la période actuelle ne te correspond pas ?

SBB : Bah si. On m’a souvent demandé est-ce que tu te verrai vivre dans une autre époque ? Il y a plein de choses à redire sur notre époque parce que en termes d’écologie et de réfugiés on a encore beaucoup à apprendre… Moi c’est une époque qui m’intéresse beaucoup les années 80, le côté sombre, la musique de cette époque, les images de cette époque. Je ne sais pas si j’aurai aimé vivre à cette époque, mais elle m’intéresse.

J’avoue qu’il y’a des matins quand je me lève je suis épuisé. Que faire ? Par où commencer ? Je ne veux pas être défaitiste parce que je crois en plein de choses et qu’à travers plein de moyens on peut changer les choses.

Quels sont les maux qui te mettent en colère aujourd’hui ?

SBB : Tellement de choses, l’écologie c’est un peu une catastrophe, je ne comprends pas qu’on puisse continuer à faire comme si de rien n’était et à laisser de petites personnes faire le boulot alors que les grands ne font rien. L’homophobie qui malgré plein de festivals, de cérémonies, de campagnes et tout, quand on voit que deux meufs se font tabassées dans la rue parce qu’elles ont refusé de s’embrasser, ce n’est pas possible du tout. L’inégalité salariale entre homme et femme, il y a énormément de combats qui me tiennent à cœur. Mais j’avoue qu’il y a des matins quand je me lève je suis épuisée. Que faire ? Par où commencer ? Je ne veux pas être défaitiste parce que je crois en plein de choses et qu’à travers plein de moyens on peut changer les choses. C’est quand même très compliqué de voir certaines déclarations, certaines actions, certaines lois votées. Tu te réveilles le matin et tu vois ça et tu es genre pffff

Fera-t-il l’objet d’un album ?

SBB : Mine de rien je parle de plus en plus de thématiques comme ça dans mes morceaux, j’apprends de plus en plus à écrire, à mettre des mots sur ce que je ressens, donc ouais vu que c’est ancré en moi, ça sera forcément ancré dans mes morceaux.

Que nous réserves tu pour les prochains mois ?

Beaucoup de dates, il y’a toute une tournée tout l’été et en septembre, octobre et novembre. Il va y avoir un single à la rentrée, il y a une vidéo live qui est sortie hier et un EP en préparation qui arrivera bientôt.

Je me reposerai quand je serai mort

Est-ce qu’on te demande de faire attention de temps en temps ?

Non, j’ai toujours eu l’habitude de faire plein de choses en même temps et d’y aller à fond quitte à me fatiguer et suivre ce mantra qui dit « on dormira quand on sera mort ». Je me reposerai quand je serai morte. Pour l’instant j’ai envie de tout faire à fond parce que ce n’est que comme ça que j’arrive à être sincère et à extérioriser.

Plus d’infos

Silly Boy Blue est à l’affiche du festival Rock en Seine cet été où elle est programmée le vendredi 23 août.

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