Pour sa 10e édition, le Crossroads Festival a une fois de plus transformé La Condition Publique de Roubaix en laboratoire de découvertes. Retour sur ses trois soirées, et ses 21 artistes venus de France et de Belgique.
Dix ans déjà que le Crossroads festival fait vibrer Roubaix au rythme de la scène émergente. Pour cette édition anniversaire, le public a répondu présent, plus nombreux que l’an dernier, et surtout, un peu moins frigorifié. Trois soirs à La Condition Publique pour (re)découvrir ce que la nouvelle génération musicale a dans le ventre. Et cette année encore, on y était, partenaires du festival, curieux, fiers, et surtout, émus.
Un début en douceur avant la tempête
Chaque soir, le Crossroads démarre par un Apéro Pro, moment de rencontre entre artistes, pros de la musique et journalistes accrédité·es. Pour ce premier soir, il a des airs d’inauguration : le directeur du festival, celui de la Condition Publique et un représentant des autorités locales prennent la parole pour lancer cette 10ᵉ édition.
Puis à 19h, les Lumières baissent. Le Crossroads s’ouvre avec Pierre et la Rose, dans une robe bustier et des bas résille blancs. Elle capte la lumière comme peu savent le faire. « Je mets juste les histoires en chanson » dit-elle avant d’entamer « Miel », un titre tendre inspiré d’un couple d’amis. Puis viennent « Les hommes sont des puits de misère », son nouveau single joué pour la première fois sur scène, et « Glory », qu’elle conclut comme un exutoire. Sa voix a ce quelque chose de fragile et de fort à la fois, et c’est un vrai moment de grâce pour lancer le festival. Une heure plus tard, nous la retrouverons en coulisse pour un tête à tête qu’on vous proposera bientôt.
Anaïs Cotte poursuit, accompagnée de ses deux musiciens. L’Aquarium, L’Enfer… une pop délicate et un univers vaporeux qui flottent dans l’air. On retrouve ensuite Juste Shani, tout juste passée par le MaMA. Avec une allure déterminée et prête à faire vibrer La Condition Publique de Roubaix, elle s’est imposée comme LA révélation rap de la soirée ! Pendant plus de 30 minutes non stop, elle a enchaîné ses plus gros succès en interprétant les titres de son EP Diamant Noir, paru en janvier dernier.
Vient ensuite le premier choc : Aziz Konkrite. Pas sur scène, mais dans la fosse, face au public, derrière sa table de mixage. Sur l’écran géant derrière lui, des images projetées entre passé et futur. Sa performance, entre transe et résistance, revisite les musiques chaâbi, aïta, raggada ou gnaoua avec une puissance électronique hypnotique. C’est brut, c’est libre, c’est vivant, et on danse sans trop savoir sur quoi, juste parce que le corps le demande.
Le ton change avec Basic Partner, plus sombre, plus tendu. Le chanteur descend dans la fosse sur « New Decade », happé par ses propres riffs et par le public. Le groupe balance une pop post-punk aux reflets cinématographiques, entre douceur et désillusion, comme une errance électrique. Un set maîtrisé, à la fois froid et incandescent.
Et puis, impossible de ne pas parler de Nord//Noir. Le duo calaisien qui nous a accordé une interview quelques heures plus tôt, transforme la fin de soirée en chaos poétique. Leur « cold gabber » n’a rien de froid : c’est une tempête. Ils jouent avec leurs masques, descendent dans la fosse, haranguent le public. « Vous n’avez pas vu mon chien, Crossroads ? » lance l’un d’eux avant d’envoyer « Mon chien ». On crie, on saute, on se prend des éclats de strobe en plein visage. Quand « L’Averse », retentit, tout explose. C’est sale, politique, sincère, exactement ce qu’on aime ici.
Une deuxième soirée sous tension électrique
L’Apéro Pro du jour est offert en l’honneur des 10 ans d’Hello Music, dont les représentant·es prennent la parole aux côtés du directeur du festival. C’est la soirée la plus chargée de cette édition, et ça se sent : la foule s’agglutine, les bières circulent, les sourires aussi. Une effervescence joyeuse gagne la Condition Publique avant même le premier riff ou le premier beat, scellant ainsi la promesse d’une nuit dense et électrique
Anaysa ouvre la soirée avec douceur, entourée de ses musiciens. « Paris Plage », « Que du stress » : des titres qui sentent la sincérité et la légèreté maîtrisée. Le Talu arrive ensuite, avec un sourire désarmant. Elle raconte qu’un inconnu l’a inscrite au festival à sa place. « Si tu es dans la salle, merci à toi ! » balance-t-elle avant de lancer « NLR » (Nique les rageux). La salle rit, applaudit, et on sent qu’elle prend goût à ce hasard heureux.
Boogie enchaîne avec un rap au flow chaud et précis, avant que Future Exes ne vienne renverser la vapeur. Le quatuor lillois joue un rock nerveux, rugueux et élégant. « On emmerde le RN, restons unis », crie le chanteur avant « Hello ». Le public adhère, corps et âme. Leurs morceaux oscillent entre colère et mélancolie, et tout le set transpire la sincérité d’un groupe qui croit encore à la scène comme refuge.
Le ton redescend avec Julie Rains, duo bruxellois aux airs éthérés. Doucement porte bien son nom : piano, claviers, lumières tamisées, une parenthèse fragile entre deux tempêtes.
Et puis, vient Jungle Sauce. Trois silhouettes bleues, une batterie, une guitare, des synthés. Pas un mot, juste des sons. Une transe collective s’installe dès les premières notes. C’est électro, rock, technoïde, bref une claque sensorielle. Le public ne peut plus décrocher, et « Bazar 44 » fait l’effet d’un uppercut. Ces trois-là, de Lille, font danser Roubaix comme une grande salle de club.
Un final plus intime mais pas moins intense
Pour ce dernier Apéro Pro, c’est Strasbourg Music Week qui régale. La représentante du festival, installée directement derrière le bar, présente le partenariat avec un grand sourire. Et ça tombe bien : ce soir, on trinque au champagne. « Strasbourg, c’est l’Est ! », lance un monsieur en riant. Une touche pétillante pour clore trois jours d’ébullition musicale avant la dernière salve de concerts.
Exotica Lunatica ouvre la soirée dans une ambiance planante, entre sonorités traditionnelles et textures contemporaines. Puis arrive Arkange. Elle a quelque chose d’à vif, de sincère. Sur scène, accompagnée de Thomas et Victor, elle alterne tempête et accalmie. Vivement que l’orage passe, « Acrobate », « Fantasme »… des morceaux qui racontent les failles, les violences, les amours déçus, sans jamais tomber dans la plainte. C’est une révélation. Il y a du Zaho de Sagazan en elle, mais avec un supplément d’ombre et d’humilité. Une découverte bouleversante.
Damon prend la suite, seul dans sa lumière, avec un rap habité, conscient, lucide. Mais le moment suspendu, c’est Bleu Berline qui nous a accordé une interview plut tôt. Dès son entrée, on sait qu’on va assister à quelque chose de fort. Tenue bleue électrique, « BB » floqué sur le torse, elle s’impose seule sur scène, entre guitare et synthés. « Moi, c’est Bleu Berline, bienvenue dans mon univers. », et on y entre aussitôt. Elle demande au public de faire des vagues, descend jouer au plus près, fait jaillir des bulles colorées depuis un pistolet à eau. C’est à la fois poétique et foutraque, intense et tendre. « Verre d’amour », « Jeu vidéo », chaque titre devient un espace où elle se livre sans filtre. Elle finit rincée, le public aussi, mais heureux.
Et pour clôturer ces trois jours, Double Vitrage transforme la salle en laboratoire de fête. Le duo, moitié synthé moitié batterie, livre un live électro brut et fiévreux. « On vient de Tours et on vous aime ! » crient-ils. Pas de paroles, juste le son qui prend le dessus. Le set est si bouillant qu’ils gagnent cinq minutes de rab et personne dans le public ne proteste, au contraire.
Trois jours, des dizaines d’artistes, des émotions contraires mais un même fil conducteur, la sincérité. À Roubaix, le Crossroads continue d’être ce laboratoire à ciel ouvert où les musiques se croisent, se frottent et s’embrassent. On y découvre avant tout le monde, on y revient chaque année, et on en ressort avec la même sensation, celle d’avoir vu, une fois encore, ce que la scène émergente a de plus vrai à offrir.
