Hétéroclite, expérimental, inclassable : trois adjectifs qui résument parfaitement King Gizzard & The Lizard Wizard. Depuis plus de 10 ans, le groupe australien bouscule les frontières du rock et se réinvente sans cesse, oscillant entre métal, rock psychédélique, jazz et folk. Avec 17 albums au compteur, chaque projet devient une nouvelle mutation et la scène, leur laboratoire le plus audacieux.
Le 5 novembre à la Seine Musicale, cette métamorphose a pris une dimension inédite. Dans le cadre de leur Phantom Island Tour, les Australiens ont choisi de s’accompagner d’un orchestre différent dans chaque pays, mais toujours dirigé par une main de maître : celle de Chad Kelly. Pour la date parisienne, c’est l’Orchestre Lamoureux qui a prêté ses cordes et ses cuivres à l’univers foisonnant du groupe.

Un pari étonnant pour ceux qui n’ont connu King Gizzard que sous sa facette heavy, mais une évolution naturelle pour quiconque a plongé dans leur dernier album Phantom Island, où l’onirisme symphonique s’invite au cœur de leur psychédélisme sonore.
L’odyssée de Phantom Island
20h30 sonne et le concert commence aussitôt, sans première partie. Le chef d’orchestre salue le public, les musiciens s’installent avant de s’accorder dans une douce mélodie hypnotique. Un choix parfait pour introduire « Phantom Island », le premier titre de leur album éponyme, dont les premières notes s’élèvent dans une atmosphère grandiose. Dès cet instant, le ton est donné : King Gizzard & The Lizard Wizard ne se contenteront pas de jouer ce soir, mais ils donneront une forme tangible, presque viscérale, à leur musique.
On réalise, au fil des morceaux, que le groupe interprète l’intégralité de son dernier album : une surprise aussi audacieuse qu’inspirée, qui permet de créer une cohésion sonore indestructible pour cette première partie de concert. Pour autant, cohésion ne rime pas avec redondance, encore moins avec King Gizzard & The Lizard Wizard. Par exemple, « Deadstick » leur permet d’explorer des sonorités groovy qui se mêlent sans faux accords aux envolées de l’Orchestre Lamoureux. « Lonely Cosmos » et « Eternal Return » déploient une mélancolie spatiale, presque Bowie-sque, tandis que « Spacesick » électrise la salle par son énergie rock’n’roll.
L’aspect orchestral ne déborde jamais dans le lyrisme exagéré : au contraire, il ne fait que magnifier notre expérience musicale, comme si chaque morceau avait été conçu dans ce but précis. Et malgré la puissance instrumentale de ce show, les voix des membres (car oui, ils chantent presque tous) résonnent clairement dans la Seine Musicale, particulièrement dans le très tendre « Grow Wings and Fly » qui conclut l’album et, donc, cette première partie.




Un entracte ? Non, une montée en tension !
Après cette première partie, les lumières s’assombrissent et laissent place à une atmosphère plus brute. L’orchestre s’éclipse pour une courte pause, les projecteurs virent au rouge. Ce qui suit tient du rituel invitant à la trance : une longue montée instrumentale, d’abord discrète et lente, puis de plus en plus frénétique. Les guitares s’embrasent, la batterie s’emballe, la basse gronde. Le public retient son souffle. Nous ne savons pas ce qui se passe, mais nous assistons religieusement à ce jam où chaque note semble chercher la suivante dans l’urgence, nos têtes peinant à suivre le rythme effréné imposé par le groupe australien.
Et soudain, parmi les notes se mêlant les unes aux autres, un riff reconnaissable entre mille finit par se distinguer : celui de « Rattlesnake ». La salle explose, et même les photographes rangent leurs appareils un instant pour simplement vivre ce moment.

L’apothéose et les grands classiques
Cet interlude endiablé permet d’introduire la deuxième phase de ce concert, où l’orchestre revient non plus pour intensifier, mais pour accompagner les classiques de King Gizzard & The Lizard Wizard. Un des moments phares est bien évidemment l’interprétation de l’épique « Crumbling Castle » qui fait bouger les têtes, vieilles comme jeunes, et qui permet d’amorcer une partie de setlist plus grunge et heavy.
« This Thing » opère comme une pause groovy avant que le concert reparte de plus belle : l’enchaînement « Mars for the Rich » / « Dragon » réveille la passion d’un public qui se déchaîne dans l’enceinte de la Seine Musicale. Le groupe conclut enfin la soirée sur « Iron Lung » et ses accents jazzy, qui permet un atterrissage en douceur après deux heures d’odyssée intense.


Une expérience protéiforme
En deux heures de concert, King Gizzard & The Lizard Wizard prouve une nouvelle fois qu’il peut tout faire, méritant sa place parmi les groupes les plus inventifs et mémorables de ces dernières années. Sans hésitation ou encombre, ils savent aussi bien jouer un album concept intégral avec orchestre que faire trembler la Seine Musicale avec ses classiques rock les plus incendiaires. Une performance à deux visages, entre virtuosité orchestrale et déchaînement psychédélique.
Si vous ne connaissiez pas encore le groupe, nous vous recommandons une seule chose : assister à l’un de leurs concerts pour voir un univers tentaculaire et abondant se matérialiser devant vos yeux et dans vos oreilles.
