Découvertes au Crossroads Festival en 2024, Agathe et Juliette nous avaient marqué par leur univers brumeux et leur présence scénique. Nous les avons retrouvées aux Bars en Trans, en décembre 2025, pour prendre le temps de discuter de leur musique, de la scène et de ce qui les anime aujourd’hui.

Formé par Agathe et Juliette, Nûr explore une musique entre dream pop et électro, portée par des guitares éthérées, des clarinettes mélodiques et une voix mélancolique. Une musique qui avance lentement, entre errance et introspection, et qui prend toute sa dimension sur scène. Le 7 janvier dernier, le duo a dévoilé le live de sa prestation enregistrée au Grand Mix, avant de se produire le 15 janvier lors du concert d’audition régionale Nord–Pas-de-Calais des iNOUïS du Printemps de Bourges, en vue de la sélection d’avril 2026.

Actuellement en pleine création, Nûr prépare un nouvel EP ou album, avec un enregistrement prévu cet été et une sortie envisagée au printemps-été 2027. Le duo a également récemment rejoint une agence de booking, une étape importante pour la suite du projet. Retour sur l’interview que le duo nous a accordée aux Bars en trans et n décembre dernier.

Pour commencer, pouvez-vous nous raconter la genèse du projet ? Comment vous êtes-vous rencontrées ?

Juliette : On s’est rencontrées dans une résidence en mixité choisie organisée par Laodeur, un collectif lillois. Le but était de mettre en avant les femmes, les personnes non-binaires et trans dans la musique. On était dix musiciennes et avec Agathe, on s’est rencontrées là-bas. Le courant est tout de suite bien passé.

Agathe : On a créé un premier morceau ensemble très rapidement et on s’est dit qu’on avait envie de continuer l’aventure. Après cette résidence, on a donc décidé de monter notre duo.

Pourquoi avoir choisi le nom Nûr ? Quelle est sa signification pour vous ?

Agathe : Oui, ça veut dire « lumière ». On aime bien que ça reste quand même un peu mystérieux. À la base, c’est un mot arabe, Nour, mais on aime bien que chacun puisse l’interpréter comme il l’entend. On n’a pas envie que ce soit perçu uniquement comme « la lumière ».

Quand on a composé notre premier morceau, on était dans une petite pièce pendant la résidence, avec juste un petit néon rouge allumé. On s’est dit que la lumière était un élément important pour notre musique. C’est vraiment parti de là.

Pour quelqu’un qui ne vous connaît pas encore, comment définiriez-vous votre univers musical ?

Juliette : Nous, on dit souvent synth-pop. Parce que c’est de la pop, mais avec beaucoup de synthés, beaucoup de machines. Il y a aussi de la guitare et de la clarinette. C’est assez contemplatif, mais en même temps, ça devient aussi dansant, surtout sur la fin du set.

Agathe : On aime bien mêler les influences. La pop, c’est tellement large qu’on peut y regrouper plein de choses. Ça nous va aussi de pouvoir bouger entre différentes esthétiques si on en a envie, sans se sentir enfermées. Synth-pop, c’est large : il y a des synthés, c’est de la musique pop, et on verra où ça nous mènera par la suite.

Avez-vous grandi dans un univers pop ou est-ce venu plus tard dans votre parcours ?

Juliette : Pour moi, c’est venu plus tard. J’ai fait une école de musiques actuelles, puis du jazz. Je suis arrivée assez tard dans le monde des synthétiseurs. Mais j’ai toujours écouté beaucoup de musiques différentes, notamment du hip-hop, parce que ça fait du bien aussi que la musique ne soit pas trop prétentieuse. Dans l’apprentissage, en tout cas, je suis passée par d’autres univers. C’est cool de retrouver quelque chose de plus accessible aujourd’hui, quelque chose qui reste simple dans l’intention.

Comment s’organise votre processus de composition et la répartition des rôles entre vous deux ?

Agathe : On a la particularité d’être à distance : Juliette habite à Marseille et moi à Lille. Du coup, on se voit beaucoup en résidence. On est accompagnées dans le Nord par une salle qui s’appelle le Grand Mix, où on a la chance de faire plusieurs résidences. C’est pendant ces temps-là qu’on compose. On fait vraiment tout à deux. On est les deux cerveaux du projet, toutes les décisions sont prises ensemble. On est très égalitaires dans notre manière de travailler.

Juliette : On a beaucoup composé en improvisant. On se dit : « Ah, ça c’est trop bien », on enregistre, puis on reprend cette idée-là. Ça part souvent comme ça. Maintenant, on compose aussi davantage à distance, en s’envoyant des idées. L’une valide, l’autre propose autre chose. C’est Agathe qui écrit les textes. Parfois, ça vient entièrement d’elle, parfois on échange beaucoup sur les images que la musique nous évoque, et ensuite elle écrit. Les paroles viennent souvent après la musique, c’est assez rare qu’on parte d’un texte ou d’un contexte précis.

Votre musique évoque beaucoup l’errance, la brume, le mouvement. Est-ce lié à des expériences personnelles ?

Juliette : Oui, un peu les deux. Le fait qu’on habite loin l’une de l’autre joue beaucoup. On passe énormément de temps en train, moi encore plus. Ces trajets, ces voyages, le mouvement nous influencent beaucoup. Le mouvement est un peu notre troisième membre, je crois. Et ça se reflète dans notre musique, qui traduit nos émotions, ce qu’on vit, ces traversées-là aussi. On adore également être dans la nature, en montagne. Ce sont des émotions qu’on aime transmettre.

À l’écoute, une forte mélancolie se dégage de vos morceaux. Est-ce un choix assumé ?

Agathe : Oui, clairement. Ça fait partie de notre sensibilité. Si on est venues à la musique et si on a décidé de s’y consacrer, c’est aussi parce qu’on avait des choses à extérioriser. La mélancolie revient beaucoup dans nos esthétiques, nos influences musicales et cinématographiques. La musique est un exutoire.

Juliette : Dans la vie, on est très joyeuses, on rigole tout le temps. Mais notre musique va plus vers quelque chose de sombre, d’intime. Elle va chercher au fond de nos âmes et de nos cœurs, dans des endroits plus tristes, plus mélancoliques. C’est là que ça résonne le plus pour nous.

Pensez-vous que votre musique puisse être engagée ou revendicative ?

Juliette : C’est une super question. Je pense que c’est déjà engagé par notre simple présence. On est deux femmes, queer, donc le fait d’être sur scène et de prendre cette place-là est une forme d’engagement. Dans les textes, les choses sont souvent suggérées, il faut lire entre les lignes. On n’est pas dans quelque chose de frontal. Ce n’est pas notre manière de faire. Mais individuellement, on est très engagées.

Agathe : Notre existence sur scène est déjà une forme de militantisme. On a toutes les deux vécu des expériences où on ne se sentait pas prises au sérieux parce qu’on est des femmes. C’est un combat qu’on mène à notre échelle : se sentir légitimes et y aller quand même.

Justement, vous êtes-vous déjà senties illégitimes dans ce milieu ?

Juliette : On a la chance d’être entourées aujourd’hui de personnes bienveillantes, mais c’est aussi parce qu’on a vécu de mauvaises expériences. On a appris à s’entourer uniquement de gens avec qui ça passe humainement. Même si quelqu’un est très doué techniquement, l’humain reste prioritaire.

Agathe : On nous a déjà dit frontalement : « Vous êtes des nanas, vous n’y connaissez rien. » Donc oui, c’est un travail quotidien pour se sentir légitime. À chaque scène, on apprend. Mais ça avance, et heureusement.

Connaissiez-vous Bars en Trans avant cette édition ? Était-ce votre première fois à Rennes ?

Agathe : Je connaissais le festival de nom, mais je n’y étais jamais venue. C’est aussi ma première fois à Rennes, donc trop chouette.

Juliette : Pareil, j’en avais beaucoup entendu parler. On est super heureuses d’être là. Il y a une ambiance très bienveillante, à la fois professionnelle et accessible au public.

Quand on vous propose une date ou un festival, est-ce que le contexte et la ligne artistique comptent dans votre décision ?

Juliette : Oui, bien sûr. Jusqu’à présent, les propositions collaient bien à nos envies et à notre esthétique. On a toujours le choix de refuser, mais là, c’était une belle proposition.

Agathe : Et puis on est contentes de pouvoir découvrir plein de concerts aussi.

Aujourd’hui, arrivez-vous à vivre de votre musique ?

Juliette : Oui, on a la chance d’être intermittentes toutes les deux. On a aussi d’autres projets musicaux, mais Nûr est devenu une priorité. Cette année, on arrive à faire notre intermittence uniquement avec le projet. C’est une vraie chance, même si on sait que tout ça reste très incertain, surtout avec le contexte politique autour de la culture.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Agathe : On prépare un nouvel EP ou un album, on ne sait pas encore le format. On enregistre cet été, pour une sortie au printemps-été 2027. On a aussi récemment signé avec une agence de booking.

Juliette : Une live session va sortir en janvier, avec deux titres : un inédit et un morceau de notre premier EP. Et en ce moment, on est en pleine création, on compose beaucoup.

Avec le recul, conseilleriez-vous les tremplins et dispositifs d’accompagnement ?

Agathe : Oui, parce qu’on apprend tout le temps. C’est ce qui est beau dans ce métier : il y a toujours quelque chose à améliorer. C’est sans fin, et c’est hyper stimulant.

Les retours que vous recevez sont-ils encourageants ?

Agathe : Oui, clairement. Les gens sont très bienveillants et ça nous pousse à continuer. On sent que ça touche le public, et c’est notre plus beau cadeau. Ça contrebalance toute l’énergie que demande un projet.

Avez-vous envisagé de faire évoluer la forme du projet, par exemple en intégrant d’autres personnes ?

Juliette : Pour l’instant, on aime beaucoup le format duo. On aimerait surtout développer la lumière, la scénographie, l’aspect visuel. Peut-être qu’un jour on aura envie d’intégrer quelqu’un, mais pour l’instant, ce n’est pas au programme.

Agathe : Si ça arrive, ce serait peut-être uniquement pour le live. Mais pour l’instant, on se concentre sur cette forme à deux.

Pour finir, y a-t-il un lieu ou un festival qui vous fait rêver ?

Agathe : Rock en Seine, pourquoi pas ? Le rêve absolu, ce serait l’Olympia. Même une première partie. Le lieu est magnifique, le son est parfait. Après, on essaie de rester réalistes et de laisser le temps au temps.