Aux Trois Baudets, Clément Visage présentait Automatique, son premier album, dans une salle attentive et déjà gagnée par une forme de calme. Seul sur scène, il propose d’emblée un live à l’image du disque : intime, fragile, et traversé par cette sensation d’avancer sans vraiment tenir le volant.

On arrive aux Trois Baudets le 22 avril dernier, alors que la première partie touche presque à sa fin. Sur scène, Cindy Pooch est déjà ailleurs, un morceau qu’on n’arrive pas vraiment à saisir, puis un autre, composé au Cameroun, à Kribi, au bord de la mer. Ça se sent immédiatement : quelque chose de chaud, d’organique, qui enveloppe plus qu’il ne s’impose. Sa présence, sa coiffe, ses machines installent une ambiance flottante, presque suspendue. Sans le dire, elle prépare le terrain.

Quand Clément Visage arrive, la lumière change. Plus froide, plus nette. Il est seul, en chemise blanche, cravate noire sérigraphiée Automatique, pantalon noir, santiags. Une silhouette très droite, presque sage, mais qui tient difficilement en place. Il ne cherche pas à occuper la scène, il s’y installe à peine, comme s’il testait encore sa propre présence. « j’suis passager ». Cette phrase s’impose très vite avec « Le grand Nord ». Tout part de là.

Un album qui se déploie sur scène

Parce que Automatique, ce premier album qu’il vient défendre ce soir-là, tourne autour de cette idée : avancer sans vraiment conduire, se laisser porter tout en essayant de comprendre où l’on va. Sur scène, ça se ressent immédiatement. Sa voix, haute, fragile, reste au bord, jamais démonstrative, toujours un peu en retrait, comme si elle hésitait à prendre toute la place.

Il enchaîne avec « Des restes », guitare en main. Le morceau, issu de son premier EP, agit comme un point d’ancrage. On reconnaît une écriture déjà là, mais qui, avec Automatique, a changé d’échelle. Là où Des Restes captait des fragments, l’album élargit le cadre et les morceaux deviennent des trajectoires, des lignes de fuite. Ça se confirme avec « Visions », où tout semble tourner sur lui-même avec les phrases, les images, les pensées. « Je tourne autour des questions… » : difficile de faire plus clair. Ici, pas de résolution, pas de point d’arrivée. Juste un mouvement.

Le concert suit cette logique. Pas de rupture spectaculaire, mais une progression continue, presque intérieure, où les morceaux s’enchaînent comme des états. On est en plein dans Automatique : un road-movie intérieur, sans GPS, où l’on ne sait pas encore si l’on avance ou si l’on disparaît dans le décor. Sur « En phase », Cindy Pooch revient le rejoindre. Pour la première fois, quelque chose se déplace vraiment. Le concert, jusque-là très intérieur, s’ouvre à une relation. Les voix se croisent, se répondent, et leur présence à deux change l’équilibre. Le baiser à la fin ne fait pas basculer le moment, il le prolonge simplement.

Lâcher prise

Puis vient sans doute le moment le plus juste du live. Clément Visage s’approche du bord de la scène, s’assoit, demande au public de fermer les yeux. Imaginer une mer froide. Il chante « La mer », et tout ralentit. Le thème central de l’album, cette tension entre fuite et abandon, devient presque physique. On comprend mieux pourquoi ses morceaux donnent cette impression d’être entre deux. 

Il revient ensuite à la guitare pour « Le vide », comme pour réancrer légèrement les choses, avant de glisser vers la fin. Il parle un peu plus. On sent que c’est une date importante pour lui, première date parisienne, beaucoup d’émotion contenue, jamais forcée. Et puis arrive « Auto-pilote », et Arthur Vonfelt le rejoint. Le morceau change de nature. Là où tout le concert retenait, celui-ci lâche enfin. Le motif de l’album revient autrement : non plus comme une inquiétude, mais comme un état accepté. Être en pilote automatique, non pas comme une fuite, mais comme une manière de tenir.

Le public se lève. Ça danse. Pas comme une explosion, plutôt comme une libération progressive. Quand ça se termine, il y a une vraie ovation. Ce qui reste, surtout, c’est cette cohérence. Clément Visage nous offre un disque qui avance à tâtons, qui accepte de ne pas savoir, qui laisse des espaces. Sur scène, ces espaces existent vraiment et le public vient s’y glisser. C’est rare, pour une première release party, de voir un projet déjà aussi tenu sans être verrouillé, et ça promet pour la suite.