Rencontrée au Printemps de Bourges, quelques semaines après la sortie de son premier album éponyme, Gildaa revient sur la création du disque, sa double culture, la mémoire des femmes qui traverse ses chansons et son rapport à la scène. Elle sera ce vendredi au festival Art Rock, avant un concert déjà complet à La Cigale le 28 mai.

Quelques minutes avant de nous rejoindre, Gildaa venait de quitter la scène du Printemps de Bourges après un concert traversé d’improvisations et de mouvements constants. Entre le piano, les percussions et cette manière très instinctive d’habiter l’espace, le live semblait avancer comme une transformation permanente. Après le concert, elle évoquera quelques soucis techniques survenus pendant le set, avant d’expliquer que cette date donnait déjà un aperçu de ce qu’elle prépare pour son concert à La Cigale, le 28 mai prochain : « Il y aura plus de morceaux, plus de chorégraphies… et quelques surprises. »

« La sortie de l’album m’a donné une consistance »

Tu arrives au Printemps de Bourges un an après les iNOUïS. Qu’est-ce que ça te fait de revenir ici ?

Gildaa : C’est très émouvant. Je suis fière. Et j’adore cette ville, j’aime l’énergie qu’il y a ici. Cette région est mystique, le Berry. Je suis très heureuse d’être programmée officiellement cette année.

Ton premier album est sorti il y a quelques semaines. Dans quel état d’esprit tu te trouves aujourd’hui ?

Je suis très fière. C’est la première fois de ma vie que je le dis. J’ai travaillé pendant cinq ans sur cet album avec ma sœur et je suis heureuse qu’il voie le jour maintenant. Avant sa sortie, j’avais peur. Je me disais qu’il ne fallait peut-être pas le sortir, j’avais le trac, comme avant de monter sur scène. Et aujourd’hui, je me sens un peu plus proche de la femme que je suis. Comme si la sortie de l’album me donnait une existence, une consistance.

J’ai toujours le cul entre deux chaises.

Tu navigues entre plusieurs langues et plusieurs cultures. Tu as l’impression d’appartenir à un endroit précis ?

J’ai toujours le cul entre deux chaises. (rires) Mais je me sens libre. Je ne me sens pas seulement française, ni seulement brésilienne. J’ai l’impression d’appartenir aux deux.

Changer de langue, c’est aussi changer quelque chose en toi ?

Peut-être pas ma personnalité, mais ça convoque des choses différentes. Le portugais, c’est la langue de ma maman. J’ai grandi avec elle, donc c’est la langue de l’émotion, du secret. Je trouve aussi qu’en portugais, il y a plus de place pour les mélodies. On peut faire passer des choses avec moins de mots. Et puis la voix ne se place pas pareil non plus. Comme je suis en France, j’ai parfois l’impression que les gens ne comprennent pas exactement ce que je dis en portugais, donc je peux être plus vulnérable. Même si bon… ils peuvent toujours traduire après. (rires) En français, j’aime beaucoup jouer avec les mots, les allitérations. J’aime mélanger tout ça.

Cet album est comme un rite d’initiation.

Pourquoi avoir appelé ce premier album simplement « GILDAA » ?

J’ai cherché beaucoup de titres, mais rien ne me semblait juste. Ça racontait déjà trop de choses. Et je me suis dit que « Gildaa », c’était déjà suffisant.

Quand on écoute l’album, on a l’impression qu’une mémoire ancienne traverse les morceaux…

Oui. Mais ce n’était pas calculé. C’est venu tout seul, comme une mission. Comme un devoir de rendre hommage, d’honorer, de remettre de la lumière sur ces histoires qui sont les miennes : celles de ma mère, de ma grand-mère, de mon arrière-grand-mère. Le travail, après, ça a surtout été de déplier cette idée qui est arrivée d’un coup, comme une grande éclaboussure.

Je crois beaucoup à l’amour.

Dans « Utopiste », tu fais dialoguer deux femmes séparées par 3000 ans. Tu as l’impression que les choses changent peu ?

Je pense qu’on change de costume, mais que les grands maux restent les mêmes.

Entre « la Fatiguée » et « l’Utopiste », tu te situes où ?

Ça dépend des jours. Moi, je suis très utopiste. J’ai très confiance dans l’amour, dans l’humanité, dans les gens que je connais. Mais parfois, je ne vois pas quand quelqu’un a une mauvaise intention. Et après, je suis désenchantée. Donc je deviens fatiguée dans l’amour.

Perséphone, c’est l’emprise.

Le mythe de Perséphone te touche particulièrement ?

Oui, totalement. Pas sur l’inceste, mais sur l’emprise, complètement.

Sur scène, tu donnes quelque chose de très habité. Tu te prépares avant de monter sur scène ?

Je me prépare physiquement. Psychologiquement aussi, mais pas juste avant de monter sur scène, sinon c’est trop dangereux. Et puis les concerts ne sont jamais exactement les mêmes. C’est toujours la même histoire, mais elle se raconte un peu différemment à chaque fois

Tes concerts changent beaucoup d’un soir à l’autre ?

Oui. C’est toujours la même histoire, mais elle se raconte différemment à chaque fois.

Il y a encore des choses que je garde.

On sent beaucoup de fragilité dans l’album. Tu as tout dit ?

Non. Il y a encore des sujets que je garde. Mais ça viendra plus tard.

La création fait partie de ton quotidien ?

J’essaie. Ce n’est pas évident parce qu’il y a plein de choses à travailler : le corps, la voix, le violon, les percussions… Les journées ne sont jamais assez longues. Mais j’essaye tous les jours d’écrire un peu ou d’enregistrer quelque chose.

Tu as un endroit particulier où viennent les idées ?

La douche ! (rires). Il y a une acoustique géniale dans ma salle de bain. Je fais des percussions sur les murs et je chante. Souvent, quand je sors de la douche, j’ai plein d’idées.

Tu disais que cet album fonctionne presque comme un récit…

Oui. Pour moi, cet album est comme un rite d’initiation. Le premier morceau, c’est une femme qui dit : « Petite mère, demande pour moi la permission d’entrer dans le monde. Je sais que je suis déjà venue, mais je ne me souviens plus. » Et ensuite, elle arrive dans le monde. Dans « Utopiste », c’est un moment d’adolescence, avec l’envie de sauver le monde et le désenchantement qui arrive aussi. « Perséphone », c’est la rencontre avec l’autre, avec le désir, avec les limites. Puis il y a « Like a Child », qui est une façon de rire de la blessure alors qu’elle reste très violente. Après, il y a « Alma Gemea », qui est un retour aux sources pour essayer de comprendre où se trouve la paix du cœur.

Je mesure aujourd’hui toute la puissance qu’il y a à se retrouver entre femmes

Lors de ta release party, tu étais entourée de Yael Naim, Celia Kameni ou encore Sophye Soliveau. Qu’est-ce que ça représente pour toi ?

Ça me rappelle quand j’étais petite et que ma mère faisait des fêtes à la maison. Je les considère comme des aînées. Leur voix me procure énormément d’émotion. Pendant longtemps, on m’a fait croire que ce n’était pas si important de se retrouver entre femmes. Aujourd’hui, je mesure au contraire toute la puissance qu’il y a là-dedans.