À la veille de la sortie de son premier album Pour ce qui nous attend de mieux, nous avons rencontré Ysé au Ground Zero à Paris, quelques instants avant un showcase intime guitare-voix et piano. Entre reconstruction, amour queer, syndrome de l’imposteur et artisanat musical, l’artiste s’est livrée avec une sincérité rare autour d’un disque lumineux « qui fait du bien ».
Le 23 avril dernier, à la veille de la sortie de son premier album Pour ce qui nous attend de mieux, Ysé nous donnait rendez-vous au Ground Zero, à Paris. Une heure avant de monter sur scène pour un showcase intimiste guitare-voix et piano, l’autrice-compositrice-interprète apparaissait à la fois calme et traversée par une émotion étrange. Dans la salle, quelques privilégiés seulement, ses équipes, des proches… et sa mère, attentive au moindre mot, au moindre sourire. Une atmosphère suspendue, presque familiale, à l’image de ce premier album profondément intime.
« Ça manque un peu de pression », lâche-t-elle en souriant au début de notre échange. Puis très vite, derrière la décontraction, le vertige apparaît : « C’est une drôle de journée quand même. » Car pendant longtemps, Ysé a rêvé de ce moment-là. Celui où elle pourrait enfin sortir un premier album. « Pendant des années, c’était mon rêve de faire un premier disque », confie-t-elle. « Maintenant que c’est fait, il y a un peu ce truc de… waouh. Je ne vais plus avoir ce petit rêve auquel je m’accrochais. »
Cette phrase résume presque tout ce que raconte Pour ce qui nous attend de mieux : le moment fragile où quelque chose se termine pendant qu’autre chose commence. Un album sur « l’après », sur les ruines qu’on laisse derrière soi, mais surtout sur ce qu’on reconstruit une fois la tempête passée.
Un album pour aller mieux
« Je ne voulais pas faire un disque sur la douleur », insiste-t-elle. « Je voulais un album lumineux, un album qui fait du bien. » Et c’est exactement ce qui traverse ces dix chansons. Pensé comme une traversée émotionnelle après une rupture, le disque avance du manque vers l’espérance, du vide vers la reconstruction. Les premières chansons restent feutrées, presque enfermées dans leurs silences, avant que les arrangements ne s’ouvrent progressivement vers quelque chose de plus ample et lumineux. Le piano y tient une place centrale, presque comme un personnage. « Pas mal des chansons sont venues au piano », raconte Ysé. « Mais moi je suis multi-instrumentiste, je suis violoncelliste de formation. »
« Tour du monde », premier single pop et mélancolique, installe cette tension permanente entre urgence et douceur. Derrière son refrain lumineux se cache déjà une réflexion sur le temps qui passe, la peur de perdre et cette envie folle de vivre avant qu’il ne soit trop tard : « Ce n’est pas la mort qui fait peur / c’est nous laisser qui brise le cœur. »
Puis viennent les blessures plus frontales. Dans « Tu ne me manques plus », Ysé ose écrire cette question presque cruelle qu’on pense parfois tout bas après une rupture : « Et si tu ne me manques plus / alors est-ce que je t’aime encore ? ». Plus loin, « À quoi ça sert d’aimer » transforme le désenchantement amoureux en question universelle : « À quoi ça sert d’aimer / pour se quitter à chaque fois ? »
Mais au fil du disque, quelque chose change. Une lumière revient doucement. « Les ruptures et les deuils deviennent parfois des moments de transformation importants », explique-t-elle. « On se recentre. On se rend compte qu’il y a aussi des choses qui vont bien. » Cette idée traverse tout l’album.
« Je voulais normaliser le fait d’être queer »
Et notamment « Elles », probablement l’un des morceaux les plus délicats du projet. Une chanson folk qui raconte simplement l’histoire de deux femmes qui vieillissent ensemble. Pas de grand manifeste, pas d’effet démonstratif : juste une vie partagée. Une maison. Une rivière. Le temps qui passe. « Je voulais normaliser le fait d’être queer et d’avoir une histoire entre femmes », raconte Ysé. « Pendant longtemps, j’avais peur de genrer mes chansons. Je trouvais toujours des façons de contourner ça. »
Aujourd’hui, cette pudeur semble enfin s’être transformée en liberté. Et les retours du public l’ont profondément marquée : « En concert, parfois ce sont des couples de femmes âgées qui viennent me voir en me disant qu’elles se retrouvent dans cette histoire. Et ça me touche énormément. »
Ysé a aussi cette sa manière de raconter l’intime sans jamais tomber dans l’exhibition. Elle préfère les détails minuscules aux grandes déclarations. « Quand je rencontre quelqu’un, ce qui me fascine, ce sont les petites choses », explique-t-elle. « Ce que les gens aiment manger, les détails dont tout le monde se fiche. »
Cette idée devient même le cœur du magnifique Les choses simples, sans doute le morceau le plus personnel du disque. Un autoportrait tendre et fragile où elle évoque les beignets de fleur d’acacia, les métros qu’on laisse passer, sa peur des bouchons de champagne ou encore ses cheveux coupés en cachette à 18 ans. Puis cette phrase, dite presque comme une évidence : « J’ai longtemps cru que j’étais hétéro… et puis je me suis rendu compte qu’il y avait d’autres options. Et ça m’a libérée d’un poids. »
Dans le showcase qui suivra notre entretien, ce morceau prendra une dimension encore plus forte. Seule au piano puis à la guitare, face à un public suspendu à ses mots, Ysé donnera à ses chansons une intensité encore plus nue, sous l’œil attentive de sa mère qui l’observe avec une émotion discrète. Impossible alors de ne pas penser à « Coquillage », sublime ode à l’amour filial : « Comme tu es la plus belle et la meilleure des mères / je t’en ferai un collier. »
L’album atteint aussi des sommets émotionnels avec « Il neige sur la mer », inspiré par la disparition en mer d’Éric Tabarly. Une chanson immense et cinématographique où les cuivres de Ben Lanz (Beirut) viennent ouvrir l’horizon. « Voir une relation sombrer comme un navire qu’on ne peut plus sauver », résume-t-elle simplement.
« Je me sens plus artisan de la musique que juste artiste »
Ce premier opus impressionne autant par sa finesse que par sa cohérence. Ysé signe presque tout : écriture, composition, arrangements, interprétation. Et malgré plus de 95 dates de tournée, des passages à Rock en Seine, au Printemps de Bourges ou au MaMA Festival, elle parle encore de son métier avec une humilité rare : « Je me sens plus artisan de la musique que juste artiste. » Peut-être est-ce justement ce qui rend ce premier album si touchant : rien n’y semble fabriqué pour séduire. Tout paraît vécu, traversé puis doucement transformé en lumière.
À la fin de notre échange, juste avant de rejoindre la scène, Ysé nous confie finalement ce qu’elle espère le plus avec ce disque : « Que les gens puissent découvrir ma musique et qu’on partage un bout de l’aventure ensemble. » Mission accomplie. Et l’aventure ne fait que commencer : l’artiste donne déjà rendez-vous à son public le 1er octobre prochain à La Maroquinerie, à Paris.
