Cinq jours, des nuits jusqu’au petit matin et de la poussière plein les chaussures. Le Sziget a changé de rythme, mais pas cette sensation de revenir à la maison. Retour sur notre semaine sur l’île de la Liberté.
Cette année, le Sziget a changé de rythme. Habitué à six jours de festival, il est passé à cinq, dans un contexte forcément particulier. Quelques mois plus tôt, fin 2025, son avenir était encore incertain avant le retour de son fondateur, Károly Gerendai. Mais une fois le pont franchi, les questions restent rapidement derrière nous. Sous les lumières colorées de l’entrée, presque arc-en-ciel, la sensation est toujours la même : celle de revenir à la maison.
Day 0 : Retrouver l’île
Comme l’an dernier, nous sommes deux pour couvrir cette nouvelle édition. Arrivés dès le lundi pour le Day 0, nous profitons de cette première journée pour reprendre nos marques et découvrir ce qui a changé depuis notre dernier passage. La physionomie générale de l’île reste familière, même si plusieurs espaces ont été repensés ou développés, du Grand Théâtre désormais installé en plein air au Jardin des Arts, en passant par Szoho et les différents univers électroniques du Delta District. Nous aurons cinq jours pour les découvrir.
Le Day 0 permet déjà de prendre le pouls de l’île. Morcheeba et Faithless passent notamment par la Main Stage avant que la nuit ne se poursuive ailleurs. Du côté de la Coca-Cola Stage, la fête s’étire jusqu’à 5 heures du matin. Le Sziget n’a pas encore officiellement commencé que certains ont déjà oublié l’heure.
Jour 1 : Le Sziget reprend son rythme
Cette fois, le festival est vraiment lancé. Sous plus de 30 degrés, les Szitizens prennent possession de l’île et soulèvent déjà leurs premiers nuages de poussière en parcourant les allées. Devant les grandes lettres colorées du Sziget, passage presque obligé pour immortaliser l’arrivée, les groupes d’amis se succèdent entre selfies et poses plus ou moins préparées. Au moment où nous déclenchons notre propre photo, un couple s’embrasse juste devant l’objectif. La chaleur est déjà bien installée. L’excitation aussi.
Diana Salles, au-delà du cirque
À 14 heures, direction le Magic Mirror pour commencer cette première journée avec Diana Salles et son solo I Killed a Man. Seule en scène, l’artiste trans livre une performance aussi physique qu’intime, passant de la corde aérienne à un dépouillement progressif, jusqu’à transformer cette même corde en landau imaginaire qu’elle berce contre elle. Les corps, les symboles et les métamorphoses occupent d’abord tout l’espace avant de laisser place aux mots. À la fin du spectacle, l’artiste prend la parole sur l’acceptation, la liberté d’être soi et sa fierté d’être une femme trans. Un discours particulièrement fort, et l’un des moments qui nous marqueront le plus au Magic Mirror cette semaine.
Sombr, déjà comme à la maison
À peine arrivé sur la scène des festivals européens, Sombr joue déjà comme s’il y avait toujours eu sa place. Pour son premier passage en Hongrie, il attire une foule massive et s’offre même une entrée remarquée aux côtés de Zara Larsson, venue le rejoindre quelques instants après son propre concert.
Entre morceaux plus introspectifs et refrains repris à pleine voix, Shane Boose prend aussi le temps de parler d’acceptation et de confiance en soi. Le public répond présent jusqu’au bout, notamment sur « Back To Friends » et « 12 To 12 », rejoué une seconde fois dans une euphorie encore plus grande. Drapeau hongrois sur les épaules, Sombr quitte la scène en promettant de revenir.
Après Sombr, nous prenons la direction du Grand Théâtre. Nouveauté de cette édition, il s’est installé en plein air, dans une configuration en amphithéâtre à flanc de colline. Sur scène, une étrange silhouette aux allures de Dracula attire les regards. Il suffit pourtant de lever les yeux pour qu’un autre spectacle apparaisse. Au-dessus de nous, des drones dessinent leurs formes lumineuses dans le ciel pendant que la soirée s’achève sur la Main Stage. D’un côté, cette performance presque gothique, de l’autre, ces lumières suspendues au-dessus de l’île. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux univers qui n’ont pratiquement rien à voir. C’est aussi pour cela que l’on vient au Sziget. Et la nuit est encore loin d’être terminée.
Direction Yettel et Bolt, deux des endroits où l’on comprend assez vite que dormir restera une notion relative pendant les prochains jours. Au Yettel, les jumelles de Mestiza sont aux commandes. Entre les deux scènes, certains festivaliers ont déjà choisi de s’allonger dans l’herbe pour récupérer quelques minutes tandis que d’autres se dirigent encore vers les manèges.
Nous terminons finalement au Bolt avec Trym. Sous l’immense chapiteau, le Français fait monter la température et entraîne le public jusqu’au bout de la nuit. Il est presque 6 heures lorsque nous reprenons le chemin du retour. Fatigués, un peu sonnés, les chaussures déjà couvertes de poussière. Le rythme du Sziget est officiellement revenu.
Jour 2 : Une île de 0 à 99 ans
Cette deuxième journée commence loin des scènes, à l’Artist Village, pour la conférence de presse internationale du festival en présence de Tamás Kádár, CEO du Sziget, et Jenna Jalonen, responsable du programme artistique et expérientiel. Au milieu des chiffres et des perspectives d’avenir, une formule de Tamás Kádár retient particulièrement notre attention : le Sziget serait un festival « de 0 à 99 ans ».
Quelques minutes plus tard, l’île se charge presque de lui donner raison. À peine sortis, nous croisons un musicien qui traverse tranquillement le site à vélo tout en chantant. Entre le Dôme et le Grand Théâtre, des jeux en bois ont été installés et une grande roue réunit parents et enfants autour du même défi. Une parenthèse beaucoup plus calme, loin des basses des grandes scènes, et un rappel utile : ici, passer plusieurs heures sans assister au moindre concert ne signifie pas nécessairement que l’on n’a rien vu.
Un peu plus tard, avant de rejoindre la Main Stage, détour par la Buzz Stage où Health fait monter les décibels. Quelques minutes plus sombres et abrasives avant de plonger dans une foule d’une tout autre ampleur.
Twenty One Pilots fait déborder la Main Stage
À 21 heures, les abords de la Main Stage sont noirs de monde. Ce sera d’ailleurs le seul soir de notre semaine où circuler devant la grande scène deviendra réellement compliqué. Twenty One Pilots est attendu et cela s’entend avant même l’arrivée du duo. Lorsque Tyler Joseph apparaît masqué, précédé de Josh Dun derrière sa batterie, les cris montent immédiatement. Nous avions encore en tête leur passage au Paléo quelques semaines plus tôt.
À Budapest, le constat est similaire : le tandem sait parfaitement comment faire basculer une foule de cette taille. Ça saute, ça chante de tous les côtés et les téléphones se lèvent par centaines pour essayer d’en garder quelques secondes. Le show joue beaucoup sur cette proximité avec le public. Josh Dun quitte notamment sa batterie principale pour prendre de la hauteur sur une seconde installation, tandis que Tyler Joseph traverse lui aussi l’espace pour aller chanter au milieu de la foule. Entre fumée, pyrotechnie et tubes repris en chœur, « Stressed Out » puis « Trees » viennent refermer un concert taillé pour les grands rassemblements.
Après la secousse Twenty One Pilot, on va se perdre vers la Light Stage où tout le monde danse sur les tubes des années 80, avant de prolonger la nuit jusqu’au petit matin à la Bolt.
Jour 3 : Florence change nos plans
Troisième jour. La chaleur ne faiblit pas et la poussière est désormais partout. Elle colle aux chaussures, flotte dans les allées et se soulève au passage des milliers de festivaliers. Les brumisateurs disséminés sur le site deviennent de précieux refuges, tandis que les camions-citernes arrosent régulièrement le sol pour tenter de limiter les nuages de terre sèche.
Florence + The Machine, la claque que l’on n’avait pas prévue
L’auteur de ces lignes ne mesurait pas encore à quel point Florence + The Machine pouvait prendre une autre dimension sur scène. Pourtant, ce n’était pas faute d’avoir déjà croisé Florence Welch cet été, notamment au Paléo. Mais cette fois, nous prenons le temps. Enfin, ce n’était pas vraiment prévu. Parti pour n’assister qu’à quelques minutes du concert avant de poursuivre notre route, nous ne quitterons finalement plus la Main Stage avant la fin.
Dans une longue tenue rouge, Florence impose une présence presque magnétique. Elle virevolte, court d’un bout à l’autre de la scène et tient la foule autant par sa voix que par ses gestes. Par moments, le concert prend presque des allures de rituel, porté par une scénographie sombre et théâtrale qui contraste avec l’euphorie qui gagne progressivement le public. « You’ve Got the Love », « Dog Days Are Over » et les autres grands titres achèvent de faire basculer la foule. Nous étions venus pour quelques chansons. Nous repartons après le dernier morceau. Une claque que nous n’avions pas forcément vue venir et, déjà, l’un des concerts que l’on sait que l’on retiendra de cette édition.
La nuit reprend ensuite ses droits. Après le ballet de drones au-dessus de la Main Stage, direction le Bolt où Jamback accompagne son set d’un travail visuel particulièrement efficace. Puis nous repartons encore, cette fois vers la Revolut Stage.
Parcels y reprend « Nightcall » de Kavinsky, disparu quelques semaines plus tôt. Difficile, dans ce contexte, d’entendre aujourd’hui le morceau tout à fait de la même manière. Le public reprend le refrain en chœur et une émotion particulière traverse la scène. On choisit de rester sur cette note pour terminer notre troisième journée.
Jour 4 : Là où on ne devait que passer
Le soleil est toujours au rendez-vous, la poussière également. Mais une autre impression commence à s’imposer à mesure que nous parcourons l’île : les allées paraissent moins chargées que lors de nos éditions précédentes.
Cela ne signifie pas que le Sziget sonne creux. Nous en aurons encore la preuve plusieurs fois dans la soirée, lorsque certains espaces seront remplis jusqu’au dernier recoin. Mais la foule semble cette année se concentrer davantage autour de certains rendez-vous, laissant parfois de grands axes étonnamment respirables.
Près de l’entrée et de l’Impact Village, personne ne semble vraiment s’en préoccuper. Sous une arche fleurie, les festivaliers peuvent participer à de faux mariages. Certains jouent le jeu très sérieusement, d’autres viennent surtout chercher la photo et quelques éclats de rire. Une absurdité parfaitement normale sur l’île de la Liberté.
Rose Gray, le détour qui s’éternise
Il est un peu plus de 18 heures lorsque nous passons devant la Revolut Stage en direction du Magic Mirror. Nous ne devions justement que passer. Mais Rose Gray est sur scène et son énergie nous fait ralentir. Puis nous arrêter. Cinq minutes deviennent dix, puis quinze. Entre projections urbaines, changements de tenue et scénographie évoquant un vestiaire de club, la Britannique transforme progressivement la Revolut Stage en piste de danse. Les morceaux s’enchaînent presque sans respiration, portés par une présence très physique et une esthétique rave revendiquée. Il faut pourtant finir par décrocher. Roi Soleil nous attend au Magic Mirror.
Roi Soleil réalise une promesse d’enfant
Lorsque nous entrons sous le chapiteau, Roi Soleil est déjà sur scène, sa couronne en forme de soleil posée sur la tête. Après un hommage aux célibataires, il dédie « Homme de lune » à son producteur Michel, qui l’accompagne depuis cinq ans déjà. Puis le concert change complètement de ton. Assis au piano, il raconte l’histoire d’un petit garçon qui avait du mal à trouver le sommeil et à qui il avait promis qu’un jour, il porterait une couronne. Ce garçon, c’était lui. L’émotion le rattrape et Roi Soleil fond en larmes face au public, qui l’encourage immédiatement. Quelques instants plus tard, le sourire revient et le Magic Mirror se met à danser sur « Voyage, voyage » de Desireless. Il referme finalement son passage avec son nouveau single, « Je veux tout ».
À peine sortis, le spectacle recommence là où on ne l’attendait pas. Des artistes perchés sur des échasses dansent autour d’un DJ installé sur une imposante structure mobile. Les passants s’arrêtent quelques instants, sortent leurs téléphones, puis repartent vers une autre scène. Nous faisons de même.
Du côté de la Revolut Stage, Ski Aggu prend le temps de délivrer un message de paix et de rejet des extrémismes avant de relancer la fête. Quelques centaines de mètres plus loin, Altin Gün fait complètement changer la soirée de couleur sur la Buzz Stage, porté par son psychédélisme aux accents anatoliens.
Et puis il y a ces moments auxquels nous n’avions absolument pas prévu d’assister. En passant devant la Bacardi Stage, les premières mesures de l’ABBA Tribute Show suffisent à nous faire ralentir. Cette fois encore, nous restons. Le public déborde largement de la petite scène et reprend les classiques du groupe en chœur. À l’extérieur, quelques festivaliers improvisent une chorégraphie sur « Dancing Queen », bientôt observés par les passants.
Quelques heures plus tôt, les allées nous semblaient étonnamment calmes. Ici, impossible de faire un pas sans contourner quelqu’un. Même constat au Bolt, où Peggy Gou est déjà aux platines lorsque nous arrivons. Le chapiteau est plein à craquer et confirme son statut de véritable festival dans le festival. Certains possèdent d’ailleurs des billets permettant de rejoindre uniquement ces soirées nocturnes. Pendant qu’une partie du camping commence à dormir, ici, la journée est encore loin d’être terminée.
Jour 5 : Déjà l’heure des adieux
C’est déjà le dernier jour et le réveil a un goût différent. Les années précédentes, il fallait attendre le lundi pour ressentir cette drôle d’impression : celle de regarder chaque scène, chaque allée et chaque détour en se disant que ce sera peut-être la dernière fois avant un an. Cette fois, elle arrive dès le samedi. Le passage à cinq jours a resserré le Sziget. Il a aussi accéléré le temps. À peine avons-nous vraiment retrouvé nos habitudes que le moment de dire au revoir à l’île est déjà là.
Skrillex, dernier grand défouloir
Pour refermer cette édition sur la Main Stage, le Sziget mise sur une dernière décharge d’énergie. Skrillex transforme la grande scène en immense club à ciel ouvert, entre basses lourdes, fumée, pyrotechnie et enchaînements taillés pour faire danser jusqu’au bout.
Le producteur américain joue aussi avec le public, allant jusqu’à demander aux festivaliers de ranger leurs téléphones pour profiter pleinement du moment. Le message passe : les bras se lèvent, la foule se libère et le dernier soir prend des airs de grand défouloir collectif. Une manière plutôt efficace de commencer à dire au revoir à l’île.
Recirquel : finir là où le Sziget ne ressemble à aucun autre festival
Pour notre dernier rendez-vous, nous revenons au Grand Théâtre. Recirquel y présente Liberty Love Rave, une création pensée spécialement pour le Sziget. Sur scène, danseurs, circassiens et DJ brouillent progressivement les frontières entre spectacle contemporain et nuit électronique. Acrobaties, performances vocales, danse et énergie rave se répondent dans une représentation construite comme une longue montée en puissance. Pour le final, les artistes se retrouvent une dernière fois sur scène autour de « Berghain », extrait du dernier album de Rosalía. La maîtresse de cérémonie rejoint les danseurs et le spectacle s’achève dans un dernier mouvement collectif. Nous aurions pu terminer notre Sziget devant une immense scène et plusieurs dizaines de milliers de personnes. Finalement, nous le terminons ici.
Et ce choix résume peut-être mieux que n’importe quel autre notre semaine. Parce que le Sziget n’a jamais été seulement cette affiche où s’alignent les plus gros noms du moment. C’est aussi un solo découvert au Magic Mirror à 14 heures, des drones aperçus depuis un amphithéâtre, un musicien croisé à vélo, un faux mariage, des danseurs sur échasses, ABBA repris au milieu de la nuit ou un spectacle de cirque contemporain choisi pour refermer cinq jours de fête.
Un dernier passage sur le pont
Près de 360 000 festivaliers auront finalement fréquenté l’île pour cette édition particulière, la première depuis le retour du Sziget sous pavillon hongrois. Le lendemain, vers 11 heures, sacs sur le dos et la encore un peu de poussière aux chaussures, nous retraversons le pont au milieu des derniers festivaliers. Cinq jours passent vite, sans doute trop vite, mais l’essentiel est toujours là : ces détours imprévus, ces nuits qui s’étirent et cette impression d’évoluer dans un monde à part. Nous étions arrivés avec la sensation de revenir à la maison. En quittant l’île, une certitude demeure : on retraversera ce pont l’année prochaine.
