Pour ses vingt ans, le Cabaret Vert a réuni 106 000 festivaliers à Charleville-Mézières. Quatre jours à traverser la Meuse, courir d’une scène à l’autre, changer ses plans au dernier moment et parfois ralentir pour profiter du décor. Entre découvertes, grands rendez-vous et nuits qui s’étirent, cette édition anniversaire nous aura encore fait parcourir le festival dans tous les sens.
Un pont et puis la musique
Il est 16 heures lorsque le premier festivalier s’avance enfin. Quelques secondes d’hésitation, les encouragements des bénévoles et le voilà qui traverse le pont flottant permettant de rejoindre le site. Son programme semble déjà décidé : tee-shirt Deftones sur le dos, il file directement vers Zanzibar pour se placer au plus près de la Grande Scène. Plusieurs heures le séparent encore du concert, mais qu’importe. Pour une vingtième édition, on aurait simplement imaginé une ouverture un peu mieux préparée. Un filtrage en amont aurait notamment permis une entrée plus fluide des premiers festivaliers. Le moment reste néanmoins symbolique : le Cabaret Vert 2026 est officiellement lancé.
De l’autre côté de la Meuse, Aibohphobia a déjà pris possession du Greenfloor. Sous les arbres, le trio local accompagne l’arrivée progressive du public en mélangeant batterie, guitare et machines. Techno modulaire, rock psychédélique et noise se rencontrent devant des visuels colorés. On aimerait s’attarder, mais il faut déjà repartir : un autre concert a commencé à plusieurs centaines de mètres.
Lorsque nous arrivons devant Zanzibar, Speed est justement en train de ranger… une flûte traversière. Pas exactement l’instrument que l’on imaginait trouver au milieu d’un concert hardcore. Le calme est de courte durée. Le micro revient entre les mains du chanteur et les premiers pogos apparaissent presque aussitôt. Le groupe australien joue fort, vite et sans laisser beaucoup de répit. Une première découverte et un réveil particulièrement efficace pour la Grande Scène.
Quelques détours plus tard, Goya nous arrête devant Razorback. Le nancéien mélange nu metal, djent, trap et même jazz dans un univers qui regarde franchement vers les années 2000. On n’en verra qu’une partie. À 18 heures, un autre rendez-vous nous attend sous les arbres.
De Théa à Theodora, le public prend le pouvoir
« Je m’appelle Théa, on va passer 50 minutes ensemble, ça va passer très vite. » Elle ne s’était pas trompée. Le Greenfloor est déjà bien rempli lorsque son nom apparaît en grandes lettres derrière elle. « Juste amis », « Allô ? C moi » et les autres titres s’enchaînent, mais rester sur scène n’a visiblement jamais été dans ses plans. Théa sépare la fosse en deux avant de descendre elle-même au milieu du public. Il ne reste plus qu’à donner le signal. Les deux camps foncent l’un vers l’autre et la chanteuse disparaît quelques instants au milieu de ce joyeux chaos. C’est physique, bordélique juste ce qu’il faut et surtout très bon enfant.
Deux jours plus tard, Marguerite ouvre Zanzibar devant un public qui connaît déjà « La maison » ou « Les filles, les meufs ». Ce n’est pas forcément la proposition qui nous parle le plus, mais difficile d’ignorer ce qui se passe devant nous : les paroles sont reprises en chœur et les générations se mélangent.
Direction ensuite Razorback pour retrouver Louise XIV. C’est grâce à Izae que nous avions découvert le trio et, hasard parfait, celui-ci les rejoint justement pour interpréter leur collaboration « Une journée de travers ». L’un de ces petits rendez-vous que l’on apprécie aussi au milieu d’une programmation dominée par des noms beaucoup plus imposants.
Adéla fait partie des vraies découvertes de notre week-end. Nous ne connaissions pratiquement rien de la chanteuse avant de la voir arriver accompagnée de ses danseurs. Quelques gouttes commencent à tomber ? Pas de quoi la ralentir. Chorégraphies et pop très physique rythment son passage sur Zanzibar. Pour son unique festival français de l’année, la chanteuse ne se laisse pas impressionner par la taille de la scène.
Puis il y a Theodora. Un an après son passage au Greenfloor, la Boss Lady retrouve cette fois Zanzibar pour la quinzième et dernière date de son Free Kitty Summer Tour. La plaine est remplie, tout comme les terrasses autour de la scène. « Kongolese sous BBL », « Fashion Designa » et les autres morceaux font danser la foule, avant que Disiz ne vienne la rejoindre pour « Melodrama ». Cette ultime date se termine sur une note plus grave. Theodora remercie longuement son équipe avant de prendre la parole sur la condition des femmes et sur les populations victimes d’oppression, citant notamment la Palestine, le Soudan et le Congo. Une dernière prise de parole avant de refermer son été.
Courir, pogoter… et parfois arrêter de jouer
Le Cabaret Vert conserve aussi ses racines rock. Nous apercevons Turnstile sur Zanzibar avant de repartir vers Last Train à Razorback. En plein concert, la musique s’arrête. Deux personnes se battent dans le public et le chanteur refuse de poursuivre dans ces conditions. Il demande à la sécurité d’intervenir et rappelle clairement : « On ne tolère pas la violence. » Une fois la situation réglée, le concert peut reprendre. Plus tard, Ultra Vomit se charge de refermer notre première soirée sur un registre nettement moins sérieux. Chez eux, metal et humour avancent ensemble et personne n’est épargné, pas même l’organisation. Au moment de saluer le public, le groupe demande du bruit pour les pompes funèbres avant de réserver un véritable triomphe aux bénévoles du Cabaret Vert, responsables, selon eux, du taux d’alcoolémie des festivaliers. Une sortie parfaitement dans le ton de leur prestation.
Quand on prend enfin le temps de regarder autour de nous
La pluie s’invite alors que nous arrivons en retard pour Feu! Chatterton. Le concert nous parvient d’abord de loin et la voix d’Arthur Teboul traverse le site. Onze ans après le premier passage du groupe au Cabaret Vert, le public a répondu présent malgré le ciel menaçant.
Cette deuxième journée nous enthousiasmait moins sur le papier. Finalement, c’est presque une chance : pour une fois, nous pouvons arrêter de courir. On regarde vraiment les deux ponts flottants que l’on emprunte depuis le début du festival. La nuit, leurs lumières se reflètent dans la Meuse et le simple trajet vers le Greenfloor devient l’un des plus beaux passages du site. Le nouveau Bateau Ivre, les terrasses au bord de l’eau et le Greenfloor participent à cette sensation que le Cabaret Vert ne se résume jamais à quatre scènes posées sur un terrain. Même constat devant les stands. Les incontournables Croc’Maroilles et spécialités ardennaises côtoient désormais des propositions indiennes, grecques ou asiatiques et plusieurs alternatives végétales. Entre deux concerts, manger devient presque une autre exploration.
Tout n’est pourtant pas aussi paisible. Au camping, l’interdiction des enceintes les plus imposantes fait beaucoup parler et provoque même une manifestation dans la matinée. La Place du Cab permet bien de poursuivre la fête, mais son éloignement et l’arrêt de la musique en pleine nuit ne convainquent pas tout le monde. Même constat du côté du Groin Groin : certains habitués regrettent ces fins de festival plus improvisées qui faisaient partie de leurs habitudes. Pour une édition qui célèbre vingt ans d’existence, ces changements montrent aussi qu’en grandissant, le Cabaret Vert doit composer avec de nouvelles contraintes.
Nick Cave arrête le temps, la nuit le remet en mouvement
Puis arrive Nick Cave & The Bad Seeds. Deux heures trente lui sont réservées. Aucun autre concert ne vient lui faire concurrence pendant une grande partie de sa prestation. Un luxe dans un festival où notre principal problème consiste habituellement à choisir entre deux scènes. « Get Ready for Love » ouvre cette longue parenthèse, et Nick Cave ne tarde pas à chercher le contact avec les premiers rangs. Piano, cordes, chœurs et passages beaucoup plus brutaux se succèdent au fil d’un concert qui change constamment d’intensité. « O Children » fait partie de ces moments où Zanzibar semble suspendue à sa voix, tandis que « Joy » laisse les chœurs prendre davantage d’ampleur.
Pendant deux heures trente, Zanzibar semble fonctionner à son propre rythme. Après les courses permanentes de la veille, rester au même endroit aussi longtemps paraît presque étrange. Et lorsque vient le moment de refermer cette parenthèse, Nick Cave choisit la sobriété : seul au piano pour « Into My Arms », il termine sur l’un des instants les plus dépouillés de sa prestation.
La parenthèse refermée, Underworld remet les corps en mouvement. Le Cabaret Vert nocturne reprend ses droits et Zanzibar se transforme en dancefloor. Quelques instants auront suffi pour passer d’un concert que l’on écoute presque religieusement à une foule venue danser. Kygo fera de même le lendemain en reprenant ses tubes sur Zanzibar, tandis que Brutalismus 3000 opte pour une proposition autrement plus brutale du côté de Razorback.
Quand le Greenfloor déborde
Le samedi, le rap s’installe lui aussi sous les arbres. Jeune Morty, Huntrill et La Rvfleuze s’y succèdent, mais ce dernier donne presque l’impression d’avoir déjà dépassé les dimensions du Greenfloor. À 25 ans, le rappeur parisien connaît une exposition nouvelle depuis sa collaboration avec Aya Nakamura sur « Sexy Nana ». Le résultat se mesure immédiatement : la fosse est pleine et circuler aux abords de la scène devient compliqué. Pas besoin d’une scénographie gigantesque. La nuit, les lumières et surtout l’énergie renvoyée par le public font le travail. « Lewis Hamilton », « KAT », « PIB » ou « Sexy Nana » trouvent face à eux une foule qui connaît déjà parfaitement le terrain. Même sans être familier de son univers, difficile de rester complètement extérieur à ce qui se passe.
Quelques heures plus tard, nous sommes toujours au même endroit pour terminer notre troisième journée. Cette fois, Kimberlaid est aux commandes. La fatigue commence sérieusement à se faire sentir, mais quelques minutes suffisent pour oublier l’heure. Son set nous remet en mouvement et retarde encore un peu le moment de retrouver notre lit.
Jain, la bonne surprise au mauvais endroit
Le dernier jour réserve une surprise. Quelques minutes avant l’ouverture, le Cabaret Vert annonce Jain pour deux happenings de trente minutes au Zion Club. L’idée est excellente et nous prenons donc la direction de la scène pour le premier rendez-vous. Nous ne sommes manifestement pas les seuls.
Plus on approche, plus la foule devient compacte. Jain joue perchée sur une voiture transformée en sound-system, mais de notre position, impossible de la voir. Plus gênant encore : nous l’entendons à peine. Après avoir essayé de trouver un endroit permettant de profiter du concert, nous finissons, comme beaucoup d’autres, par faire demi-tour. La surprise était belle, mais le Zion Club beaucoup moins adapté à la popularité actuelle de Jain. Quelques heures plus tard, le problème ne se pose plus : GIMS dispose de toute la plaine de Zanzibar.
De GIMS à Perceval, toutes les générations dansent
Le dimanche a quelque chose de plus familial. Damaghead joue encore devant un public clairsemé lorsque nous passons au loin devant Razorback. Puis les allées se remplissent progressivement.
Lorsque Gims arrive, ce ne sont plus seulement les fans d’un genre musical que l’on retrouve devant la scène. Enfants, adolescents, parents : tout le monde semble avoir au moins un refrain en mémoire. Le dispositif est assez simple. Quelques danseurs, des effets pyrotechniques et pas de scénographie démesurée. « Bella », « J’me tire », « Sapés comme jamais » ou encore « Désolé » croisent les succès plus récents, dont « Ciel », « Spider » et « Sois pas timide ». La Grande Scène se transforme rapidement en karaoké géant. 31 001 personnes assistent au concert et, sur « Est-ce que tu m’aimes ? », une bonne partie d’entre elles semble connaître la réponse.
La soirée pourrait presque s’arrêter là. Pourtant, Razorback nous réserve l’un des tableaux les plus improbables du dimanche. Perceval arrive en kilt et casque sur la tête. Derrière ses remparts et ses étendards, le chevalier de la techno lance son set devant une fosse très dense. À quelques mètres, ça saute et ça danse sans relâche. Un peu plus loin, des familles et des enfants font exactement la même chose, à leur manière. Sur le papier, la techno médiévale pourrait sembler réservée à un public très précis. Devant Razorback, elle devient au contraire l’un des rendez-vous les plus intergénérationnels de la soirée.
Ofenbach et Todiefor participent ensuite aux dernières heures électroniques de cette vingtième édition. Une dernière occasion de danser avant que les scènes ne s’éteignent et que les ponts flottants reprennent leur fonction la moins agréable : nous ramener vers la sortie.
Vingt ans et toujours en mouvement
Cette édition anniversaire n’aura pas été parfaite. Les nouvelles règles au camping ont fait grincer des dents et la surprise Jain a surtout montré que le Zion Club était devenu trop petit pour accueillir un tel nom. Cela n’empêche pas le Cabaret Vert de conserver une partie de ce qui fait son charme : on quitte une foule immense devant Zanzibar et, quelques minutes plus tard, l’ambiance a déjà complètement changé.
Vingt ans après sa naissance, le festival continue d’évoluer. Et lorsqu’il faut retraverser le pont une dernière fois, on pense déjà au chemin inverse l’année prochaine.
