Rencontre avec Voyou après la sortie de son EP « Les Chroniques Terrestres Vol. 2 » le 12 juin 2026. Ce n’est que peu de temps après son Showcase au disquaire « Les Balades Sonores » qu’il nous a reçu pour parler plus en profondeur de cet EP mais pas que. Entre canicule, références culturelles et anecdotes de composition, Voyou nous raconte.
Un volume deux des « Chroniques Terrestres » tout en émotions
Phenixwebtv : Tout d’abord, comment ça va, pas trop fatigué ?
Voyou : Ben, je crois que tout le monde est un peu fatigué, en ce moment… Les quelques jours de canicule ont fait que j’ai pas dormi, personne n’a dormi… La chaleur quoi. Mais sinon ça va, un peu fatigué mais comme tout le monde.
Alors, première petite question. Nous sommes là pour parler de ton dernier EP, Les Chroniques Terrestres Vol. 2, sorti le 12 juin dernier. Pourquoi avoir choisi de faire des Chroniques Terrestres (Vol. 1 comme Vol. 2) un projet presque entièrement instrumental ?
Voyou : Parce que, déjà, tout le reste de mes disques, je chante dessus. Écrire des paroles, c’est quelque chose qui me prend du temps. C’est quelque chose qui impose aussi de part la narration de ton histoire et tout ça, ça impose un peu des structures. Ces disques là, c’est des disques, où je me retrouve à faire tout seul de la musique dans mon studio, à essayer de chercher des nouvelles manières d’arranger, de nouveaux types de mélodies, de nouveaux accords, d’apprendre de nouveaux instruments. Et en fait, le fait de me passer du chant, ça me permet d’être vraiment concentré sur la musique et d’essayer à aussi de voir comment j’arrive à générer des décors, des images, des couleurs, des paysages. J’aime voir comment j’arrive à générer tout ça sans paroles, parce qu’après ça me sert quand j’écris des chansons avec des paroles. Ça me permet d’utiliser tous ces petits savoir-faire que j’essaie de me constituer en faisant ses disques là. Derrière, c’est plus facile pour moi de savoir comment aller poser un décor et placer mon histoire dessus quand je chante. C’est vraiment juste des espaces d’expérimentations et le fait de ne pas avoir à me poser la question du chant, de pas à avoir à écrire des paroles. Et mine de rien ça me permet aussi de sortir beaucoup de choses de moi, de pensées, d’émotions sur lesquelles je n’arrive pas forcément à mettre des mots.
Le premier « Chroniques Terrestres », je l’avais fait pendant le confinement et c’était un moment où on vivait plein de choses assez étranges on était traversés tous et toutes par plein d’émotions, de sentiments et plein de choses assez nouvelles, étranges, auxquelles on était pas forcément habitués. J’ai trouvé ça à la fois hyper compliqué de mettre des mots sur ces émotions qui me traversaient puisqu’elles m’étaient assez étrangères. Mais, à la fois, j’avais besoin de les extraire de moi, de m’en débarrasser un peu et le fait de pouvoir faire de la musique comme ça sans avoir à mettre de mots, ça m’a permis de le faire plus simplement.
« Une nouvelle manière de percevoir la musique »
Comme la voix est quasiment absente de l’EP (sauf sur les morceaux en duo avec Lubiana et Tuerie), est-ce que tu considères leurs voix comme des instruments, au même titre que la trompette ou le piano ? Ou est-ce que tu utilises leurs voix parce que tu ne peux pas utiliser la tienne ?
Voyou : Alors, ça serait plus la première chose, comme des instruments. Et même plus que des instruments, leur personnalité aussi. C’est des gens qui font des choses extrêmement différentes de ce que moi je fais au départ. Et donc, ils viennent apporter une voix que moi je n’aurai jamais pu mettre. D’un côté c’est un bon moyen de générer quelque chose de nouveau avec des gens que j’adore et avec lesquels ça serait peut être moins évident de partager des chansons. Et à la fois, c’est marrant de voir ses mélanges d’univers.
En fait, ce que je trouve génial quand je fais ça, avec notamment ces deux artistes là qui viennent de milieu très différents, c’est que ça crée vraiment des rencontres un peu improbables. Entre de la musique qu’eux ont pas l’habitude d’avoir en background de leur voix et à la fois moi, qui normalement compose de la musique destinée à ma voix, compose des musiques qui ne sont destinées à rien avant qu’ils viennent et me montrent une nouvelle manière de percevoir ce que je peux faire. Ça m’ouvre beaucoup l’esprit de voir comment d’autres personnes s’emparent de ce que j’ai fait et comment eux,s’en emparent en musique alors que j’aurais fait les choses de manière totalement différente en utilisant ma propre voix.
Qu’est-ce qui t’as particulièrement donné envie d’aller vers eux ? Est-ce le hasard ou est-ce que vous vous connaissiez déjà ?
Voyou : Alors déjà, ce n’est pas complètement le hasard. Avec Lubiana, on s’était rencontrés lors de « Taratata », puisqu’elle était là avec Lamomali et moi, j’étais là avec je ne sais plus qui d’ailleurs… Mais on s’était rencontré, ça a été une super rencontre, on s’est mis en contact l’un avec l’autre, et assez rapidement, on a on a exprimé un peu la volonté de faire de la musique ensemble. Et ça arrivait à un moment où moi, j’étais en train de faire ça, (Les Chroniques Terrestres Vol.2), donc je me suis dit, mais créons ce truc-là. Il n’y a jamais aucun featuring que j’ai fait qui venait de nulle part. C’était toujours parce qu’il y avait une rencontre qui donnait envie qu’il y ait quelque chose qui se passe ou une volonté commune, soit abstraite, soit très concrète, de faire de la musique.
Tuerie c’était un peu différent. On s’était rencontrés, il y a longtemps. Et moi, j’adore sa musique et au départ j’entendais sa voix sur un autre morceau que celui qu’il a choisi au final. Mais en tout cas, j’entendais vraiment sa voix et je crois que pour Tuerie, j’allais vraiment chercher un savoir-faire très particulier. Il a ce truc où à la fois, c’est un rappeur incroyable et c’est aussi un mélodiste incroyable et un gars qui chante extrêmement bien et qui a tout un univers très soul, très gospel. Et je crois que j’avais envie d’avoir un peu cette touche-là sur le disque. Et donc, c’était plus un gros kiff de me dire, je vais prendre cet univers que j’adore et je vais lui demander de venir le coller sur un morceau de son choix du disque. Alors que Lubiana, on s’est vraiment retrouvés en studios, on a fait morceau ensemble.
Sur le volume 2 (et même sur le 1), est-ce que tu composes d’abord la musique avant d’inviter les artistes, ou est-ce que vous construisez vraiment les morceaux ensemble, comme tu l’as fait avec Lubiana ?
Voyou : Avec Lubiana, on a construit le morceau ensemble, et après je l’ai vraiment mis en musique. C’est-à-dire que : on a construit la chanson, donc, guitare, cores, et voix. Et ensuite j’ai fait tout l’arrangement autour et tous les moments plus musicaux. Mais par contre, pour le coup, la chanson, elle est vraiment née de la rencontre. Avec Tuerie, et c’était déjà le cas avec Ladaniva sur le premier volume. C’est des morceaux qui existaient déjà, la musique existait déjà et eux sont venus poser une voix dessus. Dans le cadre de la chanson avec Ladaniva, « Malika« , la chanson s’était transformée un peu tandis que là sur la chanson avec Tuerie, il a vraiment tout fait sur la musique telle qu’elle était déjà.
« Les Chroniques Terrestres sont comme les livres d’une même bibliothèque »
Tu présentes « Les Chroniques Terrestres » en plusieurs volumes. Est-ce qu’on doit les voir comme une série d’EP, ou plutôt comme une œuvre découpée en chapitres ?
Voyou : C’est plus comme un magazine, où tu vas avoir des numéros différents, ou comme des livres d’une même bibliothèque, par exemple, des collections en soi. C’est vraiment une collection de disques qui ont d’ailleurs la même charte graphique tout le temps, c’est aussi la même personne qui fait la pochette. On a vraiment la même charte graphique en somme, de la photo derrière à l’écriture, le style, les machins. Donc, c’est vraiment une collection de disques. Quand j’ai fait le volume un, je me suis dit, je mets « volume un » comme ça, je serai obligé d’en faire un volume 2 et d’en faire d’autres plus tard. Et en vrai, c’est bien parce que j’ai gardé en tête le fait que j’avais un disque qui s’appelait quelque chose volume un et qui fallait absolument que je fasse un volume deux parce que sinon j’allais vraiment passer pour un débile. Et donc, c’est très bien parce que ça m’a forcé un peu à le faire, et c’était vraiment bien d’avoir l’opportunité d’en faire un deuxième. Et j’étais content d’avoir mis le volume un en premier, car ça montre déjà une volonté dès le départ d’en faire un truc qui va revenir encore et encore.
C’est comme des accompagnants, ça revient toujours un peu au même moment. Disons que l’idée est que, à chaque fois que j’ai fini tout un cycle avec un album, je puisse repartir, avoir cet espèce de petit moment de pause où, à la fois, je suis dans mon studio et je fais de la musique. Donc à la fois ça me permet de couper avec ce que j’ai fait avant et aussi d’essayer de nouvelles choses, et de potentiellement essayer de commencer à entrevoir grâce à ça des directions prochaines pour des disques d’après coup.
« Les concerts en solo m’ont énormément appris »
Lors de ton showcase aux Balades Sonores, tu jouais seul avec plusieurs instruments. Est-ce que cette manière d’être seul sur scène change ta façon d’interpréter les morceaux face au public ? Habituellement, vous êtes nombreux sur scène.
Voyou : Là, ce qui changeait surtout c’est l’aspect technique parce que, en plus de ça, je faisais des trucs sans chanter vraiment. En soi, j’ai quand même fait tous les débuts de Voyou, j’étais seul sur scène avec des machines et des instruments tout ça. Et je continue à faire toutes mes tournées à l’étranger quasiment, ou en tout cas, quand c’est sur d’autres continents, je les fais encore en solo. Donc j’ai quand même une vie parallèle de mes concerts de groupe et de mes tournées avec pleins de musiciens et musiciennes, où je suis tout seul avec mes machines et ma trompette et mon truc où je suis tout seul sur scène. Et en fait je crois que pour le coup, ça, ça marche dans l’autre sens, puisque c’était vraiment un truc très particulier que j’avais fait. En plus, la première fois que je le faisais, j’étais très préparé, et en même temps, c’était plus un numéro d’équilibriste, qu’un concert à mon sens. *rires* J’essayais de me débrouiller pour que tous mes trucs tiennent debout. Et en vrai, c’était cool à faire, mais ça correspondait aussi bien à l’esprit de la journée où tout le monde venait un peu essayer des nouvelles choses. Donc, c’était trop chouette, mais les concerts solo, en fait, ça m’a beaucoup appris vu que j’ai commencé par ça.
J’ai fait beaucoup de premières parties, mais je me suis aussi retrouvé sur des scènes d’énormes festivals, tout seul avec mes machines. Vraiment, tu es comme ça devant un truc gigantesque et ça m’a vraiment appris à prendre possession de la scène, quoi qu’il en soit, quoi que tu aies derrière toi ou devant toi, de vraiment habiter l’espace et essayer de le remplir visuellement. Et tout ça, ça a été une vraie école à faire. Même encore aujourd’hui quand je me retrouve, après le confort gigantesque d’avoir cinq personnes sur scène avec moi, tout d’un coup je me retrouve seul au fin fond du Kazakstan à faire un concert avec ma trompette, mes machines, mon clavier, ma guitare et tout. Ca, ça m’apprend plein de choses, sur comment appréhender une foule de gens, tout ça, donc c’est trop cool.
Un besoin de s’isoler
Si tu devais choisir un endroit précis pour écouter Les Chroniques Terrestres, du volume 1 au volume 2, lequel choisirais-tu ?
Voyou : Moi personnellement ? Parce que je pense que tout le monde dirait des trucs différents. Honnêtement, dans un endroit, par exemple dans une montagne, en été tu vois. Mais dans une montagne verdoyante, au Pays basque, par exemple, les montagnes dans les terres du pays basque un peu à la frontière entre l’Espagne et la France. Un endroit un peu comme ça, vraiment dans les montagnes, avec juste des brebis et des pottok, tu sais les petits chevaux là. Et c’est tout. Donc je ne sais pas trop, mais vraiment dans un endroit très vaste, avec que de la nature, et où on ne voit pas d’humains. *rires*
En fonction des morceaux il y a vraiment des décors très différents, mais ce qui est drôle c’est que pour chaque morceau pour le coup, je me suis projeté vraiment dans un décor, dans un paysage donc, ils ont chacun leur environnement, leur moment de la journée ou de la nuit. Il y a des morceaux qui se passent pendant la nuit, d’autres vraiment pendant le jour. Il y a des morceaux qui se passent aussi plus dans des foules ou dans des villes et d’autres plutôt dans des espaces au contraire où il y a vraiment que de la nature. Mais, en tout cas, alors, peut-être que le meilleur endroit pour écouter ça, ça serait dans une station spatiale. *rire* Ou dans l’espace, dans une tenue de cosmonautes avec la vue vraiment sur la terre qui tourne.
C’est très clair, puisque hier je suis allé voir Interstellar au cinéma. rires Ça rentre parfaitement dans le thème.
Voyou : Ah donc tu vois la vision que c’est. Tu es là, tu vois la Terre qui tourne, tu es au dessus et tu écoutes ça pour te rappeler un peu les sons de la terre, c’est parfait !
Pour lutter contre la canicule …
Puisqu’on parle de canicule, quelle serait ta petite recommandation culturelle pour nous aider à survivre à ça ? (Un livre, une expo, une photo, de la musique, un film…)
Voyou : Ah il y a plein de choses … Ça dépend sous quel angle on voit ça. Il y a un livre de science-fiction que j’adore qui se passe dans une atmosphère caniculaire comme ça. En fait, ça se passe à un moment où la terre est en train de se rapprocher tellement du soleil qu’elle se fait aspirer. Il y a donc un espèce de truc qui recouvre la terre et qui, qui crée une sorte de soleil artificiel, tout le temps. Ça s’appelle « Spin », je ne sais même plus comment s’appelle l’auteur (nb : Robert Charles Wilson). Je sais pas pourquoi c’est le premier truc auquel j’ai pensé.
Ah non ! Tiens j’ai une autre idée. Pour, pour te rafraîchir complètement, je vais te dire un autre livre de science-fiction, qui en plus est hyper intéressant sociologiquement parlant. C’est un livre qui s’appelle « La main gauche de la nuit » d’une autrice qui s’appelle Ursula K. Le Guin. C’est un livre qui se passe sur une planète qui est encore à son aire glacière, et comme ça ça va nous refroidir un petit peu. Et ça pose beaucoup de questions. C’est sur une planète où il n’y a pas de genre, pas d’hommes et de femmes, y a juste des humains, mais qui ne sont ni hommes, ni femmes. Et donc, ils n’ont pas de désir sexuel, et de ce fait il n’y a pas de volonté de pouvoir, et donc pas de volonté de destruction et ce aussi, parce que pas de volonté de posséder notamment sexuellement d’autres personnes. Donc, c’est vraiment un truc très avant-gardiste sur les rapports hommes-femmes et très intéressant sur ce que créerait un monde où les hommes sont pas complètement obsédés sexuellement. Donc, à la fois que tu t’instruis dans un univers glacial. *rire*
« Parfois on a besoin de faire des choses pour soi, de se sauver. »
Le titre Chroniques Terrestres donne l’impression d’un carnet de voyage. Est-ce que chaque morceau correspond à un lieu ? Tu l’as évoqué tout à l’heure, mais est-ce que cela correspond aussi à des souvenirs réels ou à des choses que tu as vécues ?
Voyou : Je dirais pas que c’est des souvenirs réels. Forcément, en fonction des chansons, il y en a qui ont plus un truc de souvenir réels. « Adieu l’été » par exemple, c’est vraiment une impression que m’ont laissé énormément de derniers jours de vacances où tu es en train de regarder ton dernier coucher de soleil alors que tu sais que tout est fini et que tu pars vers l’hiver ce soir, que tu vas rentrer à Paris, que tu n’auras plus les vacances. Et ça, à tout âge, je pense que ça laisse des impressions de nostalgie très proche. « Dimanche » me rappelle tout un tas de dimanches que j’ai passés seul ou avec des amis dans des appartements où on avait les fenêtres ouvertes et on écoutait de la musique, il y avait le soleil qui rentrait et juste on fumait des clopes, et on était heureux. On était juste là à se raconter nos vies tout en écoutant de la musique.
Il y a d’autres sons comme par exemple, « Chronique terrestre », qui lui est plus une sorte d’impression générale, un sentiment où j’ai dû aller mettre de la musique pour adoucir certaines images que j’avais vues notamment à travers les médias, comme les images de guerre, de conflits dans le monde. Des images très anxiogènes, qu’on voit toute la journée sur les réseaux. Et j’avais besoin de recouvrir ça, comme si je mettais des tapis de fleurs par-dessus pour essayer d’adoucir un peu les images parce que c’était trop compliqué de vivre avec ça. Et donc faire de la musique là-dessus me permettait de me créer un environnement, qui me faisaient accepter certaines images qui étaient trop dures à avoir. C’est un mélange entre du réel, mais pas vécu, et des besoins. Parfois on a besoin de faire des choses pour soi, de se sauver de certaines choses. Un peu comme une thérapie.
