Florent Marchet revient sur la naissance de Mobil Home, un album pensé dans la lumière avant d’être rattrapé par le réel. Une rencontre où les chansons nous entraînent peu à peu vers des questions plus intimes sur l’amour, la perte, la famille et le temps qui passe.
Mercredi, 15h45. Nous avons rendez-vous avec Florent Marchet au Café des Ondes, à quelques pas de la Maison de la Radio. Installés à une table, nous attendons. Les minutes passent, toujours personne. On finit par envoyer un message à son attaché de presse. La réponse arrive rapidement : Florent est bien là, depuis une dizaine de minutes, et lui aussi nous attend. Quelques regards autour de nous et nous finissons par l’apercevoir, installé un peu plus loin dans le café. La rencontre pouvait commencer. Elle devait durer une quarantaine de minutes et parler essentiellement de Mobil Home, son septième album. Elle nous emmènera finalement beaucoup plus loin.
Au départ, pourtant, nous avions une interrogation assez simple. Après avoir écouté « Irréel », puis « T’as quelqu’un » et « J’ai quelqu’un », nous étions persuadés qu’une partie de ce nouveau disque racontait directement sa vie. Alors la première question tombe presque naturellement : Mobil Home est-il autobiographique ? « Ça dépend quelle chanson. »
Florent Marchet ne répondra jamais tout à fait à la question. Et finalement, tant mieux. Il nous explique plutôt sa relation au réel. Chez lui, l’écriture commence rarement par l’envie de traiter un sujet. « Je ne me dis pas de quoi j’ai envie de parler, mais où est-ce que j’ai envie d’être. » Un lieu, une atmosphère, une saison viennent d’abord. Les histoires suivent. Certaines lui appartiennent, d’autres lui ont été racontées ou viennent de ce qu’il observe. « Tout ce que je raconte dans mes chansons, j’ai pu soit le vivre, soit l’observer, soit l’entendre. »
Déplacer la caméra
Pour Mobil Home, le lieu est La Marsa. Florent Marchet a vécu trois ans dans cette banlieue de Tunis. Un changement de décor qui n’a rien d’anecdotique pour celui qui a grandi dans le Berry avant de rejoindre Paris et sa banlieue. Ce qu’il retient d’abord de la Tunisie pourrait sembler évident : la lumière.
Il en parle pourtant comme de quelque chose qui a profondément modifié son quotidien. Après les longs hivers qu’il a connus, découvrir cette lumière presque toute l’année agit sur lui comme « un formidable antidépresseur ». Mais vivre ailleurs lui permet surtout de déplacer son regard, de comprendre qu’il existe d’autres façons de vivre, de penser et de regarder les autres. Une formule revient alors et finira par accompagner une bonne partie de notre conversation : changer l’emplacement de la caméra.
« J’ai l’impression qu’on écrit toujours un peu les mêmes chansons, toujours les thématiques qui vont nous émouvoir. Simplement, à chaque fois, c’est : où est-ce qu’on met la caméra ? »
À 50 ans, la caméra de Florent Marchet ne se trouve forcément plus au même endroit qu’à 20 ou 30 ans. Lui non plus.
L’album lumineux qui ne pouvait plus l’être
Lorsqu’il commence à écrire Mobil Home, Florent se trouve pourtant dans une période heureuse de sa vie. Il imagine un disque lumineux, joyeux, nourri par cette nouvelle existence. « J’étais très apaisé par rapport à plein de choses, particulièrement heureux dans ma vie intime. » Puis sa voix et le cours de notre conversation changent. Plusieurs êtres chers disparaissent au moment où il travaille sur l’album. Un jour, alors qu’il court dans un parc, il pense faire une crise cardiaque. Il découvrira qu’il vient de traverser une violente crise de panique, la première de sa vie. « Moi qui voulais faire des chansons assez réjouissantes, assez solaires, je me suis retrouvé à ne plus pouvoir. »
Il marque des temps. Certains mots semblent désormais plus difficiles à sortir que les précédents. Nous étions venus parler de chansons et, sans vraiment nous en rendre compte, nous parlons désormais de la mort, de l’absence et de la peur de perdre ceux que l’on aime. « J’ai été rattrapé par le réel. »
L’émotion monte de son côté de la table. Elle nous gagne aussi. Difficile, à cet instant, de simplement penser à la question suivante inscrite dans nos notes.
« Une chanson, c’est un message qu’on se fait soi-même »
« Irréel » porte une partie de cette relation au réel. Le morceau raconte un appel téléphonique, des paroles reçues de plein fouet et leurs séquelles. « Bien pire que les poings », chante Florent. Nous voulons savoir pourquoi il ne révèle jamais qui se trouve à l’autre bout du téléphone. Sa réponse commence simplement : « D’abord parce que j’aime bien mes secrets. »
Puis elle devient beaucoup plus intime. Il parle d’une expérience « un peu traumatique », d’une violence venue soudainement de quelqu’un en qui il avait confiance et qui l’a longtemps hanté. Pendant longtemps, il a voulu en faire une chanson sans y parvenir. Il lui fallait du temps. « Une chanson, c’est un message qu’on se fait soi-même d’abord sur ce qu’on a ressenti. Ça permet de se laver, de se purger parfois d’un mal. »
Dire davantage aurait peut-être enfermé « Irréel » dans sa propre histoire. En taisant la nature de cette relation, il laisse chacun reconnaître la sienne : amoureuse, amicale ou familiale.
Et puis la réponse bifurque à nouveau. Il parle de la mort. De sa compagne. De ses enfants. De cette pensée de leur disparition qui lui revient régulièrement, non comme une obsession, mais comme un rappel de ce qui compte vraiment. « C’est quand on perd tout qu’on se rend compte réellement de ce qui était précieux. Ce qui est précieux, c’est l’échange, c’est le partage. » À cet instant, l’entretien s’efface presque derrière la conversation.
« T’as quelqu’un », « J’ai quelqu’un » et ce qu’il préfère garder pour lui
Il reste pourtant cette question du début. À la première écoute de « T’as quelqu’un » et « J’ai quelqu’un », nous avions spontanément imaginé Florent derrière cette histoire de couple qui s’abîme. Deux personnes qui ne se supportent plus vraiment, mais continuent les vacances, les habitudes, la vie de famille. Lorsqu’on l’interroge, il nous parle plutôt de ce qu’il observe autour de lui.
Lui partage depuis vingt ans la vie de celle qu’il présente comme « l’amour de ma vie et ma meilleure amie ». Il dit mesurer la chance que représente une telle relation. Mais autour de lui, il voit aussi des couples qui souffrent et restent ensemble parce qu’ils ont peur de ce qu’il y aura après, parce qu’il y a des enfants, une maison ou simplement des années de vie commune. Ce sont ces situations, nous explique-t-il, qui ont nourri « T’as quelqu’un ».
« J’ai quelqu’un », en revanche, n’était même pas censé exister. Quelques lignes devaient simplement former un pont dans la première chanson. Mais il continue à tirer sur ce qu’il appelle « la pelote » et comprend qu’il reste trop de choses à raconter. Le pont devient un morceau à part entière. Est-ce toute l’histoire ? Peut-être. Nous ne chercherons pas à aller plus loin. Il nous l’avait annoncé : il aime bien ses secrets.
Ceux qui restent hors champ
Plus la conversation avance, moins Mobil Home semble parler uniquement de l’artiste. Il veut aussi regarder ceux qu’il appelle les « figurants du récit collectif », ces personnes dont les vies restent généralement hors champ. Là encore, il revient à l’empathie. Écrire sur les autres devient aussi une manière de mesurer sa propre chance.
Il raconte alors le Berry, ses grands-parents paysans, ses parents issus d’un milieu où les livres et la culture occupaient peu de place. Sa mère rêvait de piano sans pouvoir imaginer en apprendre. Devenus parents à leur tour, ils ont décidé que leurs enfants auraient accès à ce qui leur avait manqué.
Cours de piano, concerts, expositions, spectacles : Florent Marchet sait aujourd’hui ce que ces choix ont rendu possible. « Rien que pour ça, j’ai une chance inouïe. » Il refuse donc volontiers le récit de celui qui se serait « fait tout seul ». Même lorsqu’il se souvient de son arrivée à Paris, des bars et du métro où il jouait, il n’efface pas ce qu’il avait reçu auparavant.
La question de l’âge revient. Cinquante ans passé, son regard a changé. « J’espère qu’avec l’âge, on est plus tourné vers le monde et moins vers soi. »
Une caravane au bord de la route
Reste enfin ce titre, Mobil Home. Il nous ramène une nouvelle fois dans le Berry. Enfant, il était fasciné par les caravanes. Il les regardait sur la route, les dessinait, observait les campements près de son village. Sa famille partait au camping sous la tente et lui rêvait de cette maison que l’on pouvait emmener avec soi. La caravane représentait alors une forme de liberté. Des décennies plus tard, le symbole a changé. Le mobil-home peut toujours raconter le voyage et le mouvement, mais il est également devenu pour certains un logement subi, l’un des visages du déclassement.
Florent Marchet voulait garder les deux dans son titre. Comme il voulait garder quelque chose de la lumière tunisienne tout en racontant ce qu’elle peut cacher. Il se souvient de températures dépassant les 50 degrés : la mer est là, le ciel reste bleu, mais le soleil qui faisait rêver devient brutal pour ceux qui ne peuvent pas s’en protéger. « La vie, c’est toujours ça », nous dit-il en convoquant Aragon : les roses et les épines.
Quarante-cinq minutes plus tard
Nous étions entrés au Café des Ondes pour parler d’un disque. Quarante-cinq minutes plus tard, nous avions parlé d’enfance, de parents, d’amour, de mort, de peur, de transmission et de ce que l’âge change dans notre manière de regarder les autres. À plusieurs reprises, Florent a été gagné par l’émotion. Nous aussi. Pas parce que l’entretien cherchait la confidence à tout prix, mais parce que certaines réponses ont fini par nous emmener bien au-delà de Mobil Home.
Au début de notre rendez-vous, Florent Marchet était déjà dans le café et nous ne l’avions simplement pas vu. Après cette conversation, l’anecdote prête presque à sourire. Pendant quarante-cinq minutes, il nous aura justement parlé de ça : apprendre à regarder un peu mieux ce qui se trouve déjà devant nous.
