Vendredi 25 septembre, à midi, nous retrouvons Charles Dollé dans son studio du 11e arrondissement de Paris. Quelques heures plus tôt, Panthère à la fenêtre venait de paraître. Un album composé en environ un an, terminé dès 2024, mais qu’il aura fallu attendre plus de deux ans avant de voir sortir. Au moment de le laisser enfin partir, celui qui se décrit d’abord comme « un compositeur qui chante », oscille entre satisfaction et mélancolie.
« Un jour de sortie, c’est un peu comme un jour d’anniversaire », nous confie-t-il presque immédiatement. « Je suis à la fois un peu heureux et en même temps un peu triste. C’est un jour de célébration, mais aussi un moment où tu regardes dans le miroir et tu te dis qu’il y a du temps qui est passé. » Quelques minutes avant notre arrivée, il cherchait justement ce qu’il allait écrire sur ses réseaux sociaux. Le disque est pourtant terminé depuis longtemps. « Je l’ai terminé en réalité en 2024. » Depuis, il a fallu penser les clips, l’identité visuelle et tout ce qui accompagne la sortie. Pendant plus de deux ans, Charles a donc continué à vivre avec ces chansons avant de pouvoir enfin les laisser partir.
« Je suis avant tout compositeur »
Quand il parle de son travail, Charles Dollé revient très vite à ce qui compte le plus pour lui : la composition. « Je ne me vois pas comme un chanteur. Je chante un peu par défaut. J’entends des mélodies de voix, je prends la voix comme un instrument à part entière. » S’il devait choisir, il garderait probablement le studio, cet endroit où il peut chercher, construire et rester dans une « bulle d’introspection ». « La musique, pour moi, c’est très instinctif. Là où l’interprétation et le texte ne le sont pas forcément. »
Être son propre producteur peut pourtant compliquer cette spontanéité. « Le producteur va s’attarder sur des détails qui n’intéressent globalement que les producteurs. » À force de travailler un son ou un arrangement, l’idée première peut finir par se perdre. « Pour moi, tu as parfois une demi-heure, un quart d’heure d’éclair. Si tu te perds dans des détails qui n’ont pas lieu d’être à ce moment-là, tu peux perdre le fil et l’essence même de la composition. »
Aujourd’hui, il essaie donc de revenir à quelque chose de plus simple : la mélodie, le texte, puis seulement ce qui vient les habiller. « Quand je sais ce que raconte la voix, je me dis qu’on approche de la fin. Après, pour moi, c’est de l’enrobage. Le corps, ce sont les mélodies et le texte. »
« Promesses » illustre bien cette façon de travailler. Le texte et une première mélodie vocale viennent d’Arthur Navellou. Charles Dollé construit ensuite la musique autour. « J’aurais été incapable, honnêtement, d’écrire un texte comme ça. C’est une déclaration d’amour et je suis trop pudique, je pense, pour écrire là-dessus. » Même la voix féminine que l’on croit entendre sur le morceau brouille les pistes : il s’agit en réalité de la sienne, retravaillée dans les aigus avec Perceval Carré. « C’est mon moi féminin », sourit-il. Le procédé revient aussi par petites touches ailleurs sur le disque.
Une panthère derrière la fenêtre
Le titre de l’album part, lui, d’une image très simple. « Tu te balades dans la rue et tu vois un chat derrière une vitrine. Pour qui veut bien le voir, ce chat peut se transformer en panthère. » Charles y voit une manière de regarder autrement ce qui nous entoure. « Sublimer la banalité du quotidien, voir des choses poétiques qui sortent de l’ordinaire dans des choses très simples. » Mais cette image possède aussi une part de menace. « Si tu vois vraiment une panthère à une fenêtre, tu n’es quand même pas très serein. »
La pochette reprend cette tension : Charles Dollé apparaît installé tandis qu’un canapé brûle à proximité. « Je trouvais que ça faisait écho à notre société et au moment dans lequel on est dans la civilisation. » Il pense notamment au dérèglement climatique et à cette impression de continuer à vivre presque normalement alors que le danger devient de plus en plus difficile à ignorer. « Je suis assez pessimiste sur la situation. »
La conversation devient plus intime lorsqu’il évoque sa « peur du silence ». Elle vient notamment de ses insomnies. « Je me suis demandé pourquoi parfois je me réveillais à trois ou quatre heures et que je n’arrivais plus à me rendormir. Et je me suis dit : est-ce que tu n’aurais pas peur de t’endormir ? Ce qui se rapproche le plus de l’endormissement, pour moi, c’est la mort. » Puis il résume cette peur en une phrase : « Je pense que c’est ça, en fait : le silence, c’est la mort. »
À l’inverse, « Pause » cherche justement à ralentir. Le morceau lui rappelle des nuits d’été à la campagne, les grillons et cette sensation que le temps peut s’arrêter quelques heures. « Ça parle de sortir de la ville et d’apprendre à regarder les choses dans la lenteur. »
« Quand j’écoute ta musique, je vois des scènes »
Les images reviennent constamment au cours de notre échange. Charles associe facilement ses morceaux à des couleurs, des décors ou des situations. Pour Panthère à la fenêtre, il avait notamment une règle : « Quand je pense aux morceaux, il fallait que je voie des couleurs bleues. » Du bleu, de la nuit, mais jamais quelque chose de complètement sombre. « Il fallait qu’à un moment il puisse y avoir un éclair, une phosphorescence, quelque chose de fluorescent, comme une lumière au bout du tunnel. »
Son envie de travailler pour le cinéma n’est donc jamais très loin. « Le plus beau compliment qu’on a pu me faire, c’est : “Quand j’écoute ta musique, je vois des scènes.” Si on me dit ça, c’est que j’ai réussi à faire ce que je voulais. » Quand nous lui demandons ce qui a changé par rapport à ses précédents morceaux, Charles Dollé revient immédiatement sur une facette de lui qu’il montrait jusque-là beaucoup moins. « Jusqu’à présent, je sortais des choses plus solaires et plus funky. Là, je pense que j’ai fait un peu tomber le masque. Je suis quand même quelqu’un d’assez mélancolique. Je ne le revendique pas, mais ça me rattrape. »
Il avait longtemps hésité à laisser entrer cette part plus sombre dans ses chansons, par peur de tomber dans le pathos. Cette fois, il s’y est autorisé tout en gardant des respirations et du second degré, notamment sur « Statique » ou « Tout seul ensemble ». Cette mélancolie accompagne aussi sa façon de regarder le monde. Il évoque le climat, l’épuisement des ressources ou encore la situation internationale. La musique ne règle évidemment rien, mais lui offre au moins un endroit où souffler. « Ça crée un petit espace de réconfort. »
Depuis qu’il est devenu père, certaines choses ont aussi changé de place. Il parle de sa femme, de sa fille et de cette capacité nouvelle à revenir à ce qui compte lorsque le reste devient trop lourd. « Le plus beau est vraiment là. »
« La scène, c’est foutre les morceaux à poil »
Après avoir passé autant de temps à construire Panthère à la fenêtre en studio, il pense déjà à la manière dont ces chansons vont vivre devant un public. Et cette fois, son réflexe est presque inverse : enlever plutôt qu’ajouter. « J’aimerais épurer encore plus là où c’est possible. » Il imagine des versions plus frontales, avec au moins un batteur et un bassiste autour de lui, et moins de couches que sur le disque. « Plus tu fais simple et épuré, mieux c’est. Ça te pousse à avoir une idée brute qui soit solide. »
Puis il résume l’exercice sans détour : « La scène, c’est foutre les morceaux à poil. » Un exercice qu’il pourra mettre en pratique le 19 décembre à La Boule Noire, où il viendra présenter Panthère à la fenêtre sur scène.
Après plus de deux ans passés à vivre avec Panthère à la fenêtre dans son studio, Charles Dollé doit maintenant apprendre à laisser ces chansons sortir de cette bulle. Et découvrir ce qu’elles deviennent lorsqu’on leur enlève une partie de ce qui les habille.
